Tout Jijé, 1941 / 1942 – Tome 17 de l’édition de ses oeuvres intégrales, présentation par Thierry Martens
Les deux versions, séparées d’une dizaine d’années, d’une BD mythique de la Seconde Guerre mondiale sont réunies ici. Du Jijé, hors d’âge et saisissant.
Sollicité par l’éditeur René Matthews Jijé s’attaque en 1941 à sa monumentale biographie de Don Bosco, qui constituera un des best-sellers de cette époque, et participera même à sauver les éditions Dupuis, inquiétées pour avoir refusé l’intrusion d’un superviseur nazi. De 1943 à 1949, plus de 200 000 exemplaires seront vendus… Un succès tel que, une dizaine d’année plus tard, en 1949, maîtrisant mieux sa plume et plus assuré dans sa technique, Jijé redessinera l’intégralité de la BD, lui donnant une force neuve, une puissance réaliste et mieux retenue. Dans cette belle édition les deux versions de la monumentale biographie se font face, pour une confrontation saisisante !
Bien qu’imposé, le sujet a vite su captiver Jijé, qui a montré son perfectionnisme en consultant diverses biographies pour la première version – tout en laissant libre cours à son génie narratif lorsque l’intérêt dramatique exigeait un réaménagement des événements – ou en se rendant en Italie, sur les lieux mêmes de l’histoire, afin de restituer le plus fidèlement possible les décors, types et mentalités qui entourent l’hagiographie. D’abord en noir et blanc, puis en couleurs à partir de 1951, cette seconde version sera un nouveau best-seller.
Cette biographie à elle seule est passionnante : pleine d’un humour fin, elle témoigne d’un souci à la fois pédagogique et social, et recèle de rares trésors de sagesse et de générosité. Mais l’édition présente, par ce saisissant vis-à-vis des deux versions, est aussi un intéressant document qui permet de saisir comment ont évolué, chez Jijé, le style et la vision qu’il avait du rythme de la BD. Charmé, intrigué, le lecteur peut relever d’un regard les écarts – ajouts ou suppressions, modifications – apportés tant dans les anecdotes que dans le mode d’écriture graphique. En outre, pour chaque double planche, de judicieux et pertinents commentaires cernent avec clarté l’évolution de l’art de l’auteur. Certaines maladresses de jeunesse sont évacuées et ce sont bien deux manières qui s’opposent, une plus expressionniste et naïve, jouant sur la force du trait, l’autre plus réaliste, oeuvrant dans une précision suggestive.
Entre les deux versions, Jijé est passé du stade d’amateur très doué à celui de Maître parfaitement conscient de ses moyens, écrit Thierry Martens. Le premier Don bosco est toutefois une figure d’ombre inquiète qui peut plaire davantage que le grave prêtre de la seconde version.
samuel vigier
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Tout Jijé, 1941 / 1942 – Tome 17 de l’édition de ses oeuvres intégrales, présentation par Thierry Martens, éd. Dupuis, 2004, 192 p. en noir et blanc – 15,95 €. |
