Tonino Benacquista, Malavita

Tonino Benacquista, Malavita

Voilà un vrai roman noir mais qui ne dédaigne ni l’humour sérieux ni les rélfexions métaphysiques…

Ciao Mafia

Il est toujours très délicat d’évoquer un livre lu avec passion : on est pris mais incapable de déterminer les exacts ressorts de cette jubilation qui vibre au fond de soi tandis que défilent entre les doigts les pages. Et l’on en vient à ce paradoxe que pour un chroniqueur littéraire le fol enthousiasme est peut-être ce qui peut advenir de pire vis-à-vis d’un livre : le commentaire a bien du mal, alors, à s’affranchir du premier élan émotionnel. Prendre de la distance, attendre et permettre à sa passion de décanter un peu, telles peuvent être les parades. J’ai donc laissé se rasseoir en moi le roman de Tonino Benacquista, Malavita, et parler sa note de tête. Jusqu’à ce que ne subsiste plus que le parfum de fond, celui qui perdure, épuré, et s’offre mieux à l’analyse…

Quatre Américains, les Blake, débarquent nuitamment à Cholong-sur-Avre, paisible village normand, et s’installent dans une villa. Le père, la mère, le fils et la fille – une famille classique. Au tout premier regard peut-être. Mais par allusions successives, aussi discrètes que nombreuses, l’on comprend qu’il n’en est rien. Au bout de quelques pizze, pasta, et autres bouteilles de chianti, c’est l’évidence : ces Américains ont leurs racines en quelque botte méditerranéenne, et ils ont partie liée avec certaine structure familiale qui dépasse les limites de la cellule de base parents-enfants-ascendants directs…

Difficile de présenter ce roman de manière plus succincte et pourtant c’est déjà en avoir trop dit ; la mèche est au tiers vendue. Mais c’est en même temps n’en avoir pas dévoilé l’essentiel tant que l’on n’a pas mis en lumière les rouages du talent de l’auteur – un talent tout en subtilités qui très vite met en oeuvre plusieurs niveaux de lecture que le titre annonce déjà. Malavita… le nom d’une chienne qui se laisse oublier, toujours blottie en d’obscurs recoins pour dormir. Une ombre, à peine. Mais une ombre qui, portée en titre, s’annonce grandissante, et de plus en plus prégnante – aurait-il pu en être autrement avec un tel nom, qui évoque aussitôt quelque sombre fatalité, le destin, ou à tout le moins son instrument.

Prenant appui sur les tribulations de cette singulière famille d’Américains contrainte à une cavale très spéciale ainsi que sur les thèmes de la vengeance, de la traque entre truands et du sens de l’honneur Malavita appartient bien évidemment au registre du roman noir, avec ce que cela sous-entend de suspense, de retournements de situation inattendus et de coups de feu bien placés. L’on se délecte d’autant plus de ces éléments traditionnels qu’ils sont pimentés d’un humour aussi irrésistible que sérieux – ce n’est pas tout à fait de la drôlerie « pince sans rire », non… ni british style… c’est un comique d’une autre nature que l’adjectif « sérieux » paraît être le mieux à même de qualifier et qui n’est pas sans rappeler celui dont est baignée la série télévisée The Sopranos.

Mais ce n’est rien encore que d’avoir dit cela. Ce roman noir qui en quelques occasions vire à la comédie policière se caractérise par une appréhension profondément psychologique des personnages – recours quasi systématique à la focalisation interne, longs monologues intérieurs… et tous procédés qui immergent le lecteur dans les dilemmes et les interrogations de chacun des protagonistes. Au-delà de ces mécanismes psychologiques convoqués avec beaucoup de finesse et qui incitent à méditer sur la « nature humaine » Tonino Benacquista a su glisser en filigrane dans les mailles serrées de son récit toute une réflexion sur la création littéraire et sur le rôle que peuvent avoir la transposition écrite d’événements vécus, l’écrit en général et, plus largement, le langage. A ce titre, un souvenir de Warren, le fils Blake, est à lui seul d’une clarté sans ambages :
Don Mimino venait, en une seule phrase, de clouer le bec à tous, de prouver son éternelle vivacité d’esprit et de réaffirmer son rôle de chef de clan. Pas de doute, celui qui possédait une telle arme était quasi invincible. (…) Il allait vite faire l’apprentissage de cet art capable de résumer le monde en une ou deux courtes phrases, de lui donner un sens pour, au bout du compte, le mettre en perspective.
Voilà un constat sur le pouvoir et l’art d’exercer ce dernier par la parole qui en somme résume les fondements de toute hiérarchie sociale et, par là, une des spécificités de la condition humaine.

Tonino Benacquista a composé là un récit noir parfaitement construit, tout innervé d’humour et dans une langue superbe, d’une simplicité sans faille mais qui fait la part belle aux images, aux comparaisons toujours lumineuses – qui de plus donne matière à réflexion à travers les considérations métaphysiques dans lesquelles il s’aventure parfois. C’est une merveille que ce roman. Que l’on me pardonne la platitude d’une telle formule, mais je n’en vois hélas pas de meilleure ni de plus explicite pour dire l’infini plaisir que m’a procuré la lecture de Malavita

isabelle roche

   
 

Tonino Benacquista, Malavita, Gallimard « nrf », 2004, 320 p. – 19,00 €.

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