Thierry Jonquet, Ad vitam aeternam
Jonquet n’a pas plus l’étoffe d’un prince des ténèbres que celle d’un visionnaire des dysfonctionnements de la société
C’est l’histoire d’une belle déception. Si l’on part du principe qu’on n’est jamais déçu que par ce en quoi l’on croyait très fort, par ce dont on attendait un retour sur investissement affectif, force est de considérer qu’ Ad vitam aeternam est un glorieux échec – mais un échec quand même. C’est un peu dommage car pour une fois que son auteur s’aventurait sur les terres d’un genre dont il est sagement jusqu’ici demeuré à la lisière (le fantastique, le thriller scientifique et l’anticipation sociale), on aurait aimé qu’il glanât au passage ces lauriers qu’il a déjà récoltés en matière de polars. C’est dire, malgré la distraction et le manque de correction parfois de Thierry Jonquet envers certains journalistes, la mansuétude critique avec laquelle nous nous apprêtions à plonger dans ce « roman noir » annoncé comme haletant et frénétique à la fois.
Qu’à cela ne tienne, reconnaissons-le sans ambages : Jonquet maîtrise comme pas un les règles de base du récit noir et tient son lecteur en haleine (fétide) de la première à la dernière page. En ce sens, Ad vitam aeternam fait partie de ces textes qu’on répugne à lâcher en cours de route, et qu’on lit en général en une ou deux traites. Soit. Ne soyons pas plus bégueules que de parti-pris et rappelons que notre romancier est l’auteur de textes aussi estimables et estimés que Le Bal des débris, Mygale ou Mémoire en cage. Cela étant dit, il n’empêche pas moins, en toute objectivité, que les ficelles ici agitées ne passent guère inaperçues et gâchent en grande partie l’intérêt de l’intrigue. Tout d’abord, la mise en place des personnages est par trop conventionnelle et statique. Façon tranches napolitaines pré-réfrigérées. Quand on parle de la mort, normal d’être un tant soit peu glacé, objecterez-vous… Anabel travaille dans une boutique de piercing à Paris ; elle a 25 ans et est à la dérive. Elle rencontre « monsieur Jacob », vieux gérant d’un magasin de pompes funèbres qui la remet sur le houleux chemin de la vie. De son côté, Ruderi, un prisonnier septuagénaire attend sa sortie de prison, après 40 ans de détention. Il est filé par Oleg, tueur professionnel irradié à Tchernobyl et mandaté par une milliardaire recluse à Venise que Ruderi a jadis laissé défigurer. Tout le reste de roman consiste à savoir « qui est réellement Ruderi », et c’est la réponse à cette question qui va faire se rencontrer tous les protagonistes autour du même secret.
Pour n’en rien celer, osons révéler qu’il s’agit de celui de l’immortalité. Passe encore, quand bien même le thème n’apparaîtrait-il guère original ; après tout, c’est souvent dans les vieilles « marmyhtes » qu’on concocte les meilleures soupes littéraires. Pardon d’avoir lâché le mot ! Hélas !, Jonquet aspire à maintenir ensemble deux dimensions qui ne s’associent pas aussi naturellement qu’on pourrait le croire, et si la trame policière de son oeuvre est maîtrisée, il n’en est pas de même de la pointe fantastique, bâclée et à l’emporte-pièce. Autant dire que tout ce qui concerne la mort et l’immortalité, en dépit d’une documentation sérieuse, ne ressort de rien d’original – aucune explication crédible n’étant apportée quant à la nature de ces individus capables de traverser les temps parce qu’un jour immémorial de grande bourrasque la Mort en personne en aurait décidé ainsi ! Un peu léger comme principe causal tout de même ! Ainsi passe-t-on de 2001, temps de la narration, au XVIe siècle à Haïti, puis à Cayenne en 1878 et à la Bosnie des années 1990. Et alors ? Pourquoi pas en clôture une virée en 3025 à Disneyworld, façon Retour vers le futur ?
Il y a pis : l’échec d’Oleg, qui atterrit malencontreusement dans le magasin de monsieur Jacob parce qu’il doit passer devant pour se rendre à l’hôpital d’à coté afin de bénéficier d’une transfusion urgente, frise le ridicule. Prendrait-on le lecteur pour ce qu’il n’est pas à ainsi fausser les règles de base du réalisme minimal ? On commence à le subodorer. Si Jonquet sait créer un suspense indéniable en décrivant quelques scènes de piercings gothico-orgiaques très tendance, il se contente ensuite de marcher sur les traces d’ Highlander, de Dracula et du Portrait de Dorian Gray en tentant une impossible fusion entre Le paradis existe d’un Vincennt de Swarte (Pauvert, 2001) et les Sacrements d’un Clive Barker (Payot, 2001) autrement inspirés. Tirons-en les conséquences : ce n’est pas parce qu’on connaît Belleville comme sa poche et qu’on en parle (bien) dans la plupart de ses romans qu’on peut se prendre pour Dantec ! Jonquet n’a pas plus l’étoffe d’un prince des ténèbres que celle d’un visionnaire des « dysfonctionnements de la société », comme le préconise Martine Laval dans Télérama, qu’un rien impressionne visiblement.
Malgré un décorum thanatologique sur mesure, le sujet de la fascination et de la peur de la mort versus l’insoupçonnable légèreté de l’immortalité (mais aussi la quête d’une jeunesse artificiellement reconduite) échappe en définitive au père de Moloch. Que nul n’entre ici s’il est désireux d’en savoir plus.
Pablo de Jarossay
Thierry Jonquet, Ad vitam aeternam, Seuil coll. « Points policiers », 2003, 351 p. – 6,95 €.