Stéphane Audoin-Rouzeau, Christophe Prochasson, Sortir de la Grande Guerre. Le monde et l’après-1918
L’après-guerre commence-t-il en 1918…
Ce sont deux grands spécialistes de l’histoire culturelle de la Grande Guerre qui dirigent cet ouvrage collectif consacré aux sorties de guerre des différents belligérants. L’expression « sortie de guerre » est devenue, depuis quelques années, un des champs d’investigations des historiens. Dans leur introduction, d’une très grande clarté, Audoin-Rouzeau et Christophe Prochasson récusent la notion d’après-guerre, qu’ils jugent tellement confortable mais paresseuse. À leurs yeux, elle ne prend pas en compte la complexité et la durée avec lesquelles une population quitte ce conflit long et meurtrier. Pour de nombreux pays, les combats, en effet, ne cessent pas avec les armistices de 1917 et de 1918 mais se prolongent parfois jusqu’au milieu des années vingt.
L’ouvrage est constitué de dix-sept contributions, sans compter les introductions rédigées par Stéphane Audoin-Rouzeau et Prochasson et qui ouvrent chacune des cinq parties. Les textes sont, selon le schéma habituel, de qualités inégales mais tous rédigés par de grands spécialistes et relativement accessibles pour le grand public. Il est impossible, bien évidemment, de rendre compte de chacune des études. Précisons toutefois quelques éléments intéressants.
Le livre est divisé en cinq parties. La répartition des pays belligérants se fait selon leur position en 1918 : pays vainqueurs, pays vaincus, pays ayant subi une occupation par l’ennemi, pays connaissant une prolongation des combats et de la violence au-delà de 1918 et enfin les mondes coloniaux. Une organisation intelligente qui facilite le travail de comparaison entre les situations, très variables d’un pays à l’autre.
Le poids des morts et des deuils pèse, on s’en doute, sur l’ensemble des nations, y compris les vainqueurs. Les études soulignent combien il limite la profondeur de la victoire. L’autre défi que doivent relever les pays vainqueurs se situe au niveau de la démobilisation. Celle des soldats, qui s’accompagne parfois de violence (le cas britannique), mais aussi celle des civils et plus particulièrement des intellectuels. En Italie, ces derniers abandonnent rapidement leur œuvre propagandiste. L’action des socialistes et les effets de la « paix mutilée » se conjuguent pour accélérer leur démobilisation. On lira avec beaucoup d’intérêt l’article de Léonard Smith sur les États-Unis. D’une part parce qu’il relative le rôle de ce pays dans la victoire de l’Entente en 1918, d’autre part parce qu’il s’étend sur la seconde mobilisation des esprits entreprise par le président Wilson en vue d’imposer sa paix. Le cas de la Belgique, étudié par Laurence Van Ypersele, est, de plus, symptomatique des pays libérés de l’occupation ennemie. Son article nous éclaire sur l’intensité des violences vengeresses accompagnant la libération et sur les hommages rendus aux militaires mais aussi, et pour cause, aux civils, eux aussi victimes directes du conflit. D’où la violence exercée contre les traîtres ou supposés tels.
De leur côté, les pays vaincus sombrent dans un chaos d’intensité variable selon les cas. Mais il ressort que tous ont largement sous-estimé la volonté de leurs vainqueurs d’imposer une paix carthaginoise, à travers des pertes territoriales étendues et une exclusion des négociations de paix. Comme l’écrit Gerd Krumeich, spécialiste reconnu de la Grande Guerre, savaient-ils que toute demande d’armistice, en temps de guerre totale, équivaut à une capitulation inconditionnelle ?, situation qui laisse peu d’espace à la discussion. La violence des crises politiques qui secouent les pays vaincus ne leur est toutefois pas spécifique. En effet, le statut de vainqueurs ne détermine pas une sortie de guerre pacifique et immédiate. La Grèce ne sort véritablement du conflit, commencé pour elle en 1912, qu’en 1922, comme son voisin et rival turc d’ailleurs, après l’épreuve terrible de l’épuration ethnique en Asie mineure. Quant à la Russie, l’étude absolument lumineuse de Nicolas Werth, met en avant le poids du conflit mondial, auquel s’ajoute la violence proprement bolchevique et léniniste, pour expliquer le chaos sanglant dans lequel sombre l’ex-empire tsariste et son incroyable régression.
On aimerait continuer l’analyse de ces études passionnantes qui mettent en lumière la prolongation du conflit une fois les armistices signés. Prolongation violente, à travers les conflits interétatiques et intra-étatiques, mais prolongation également pacifique, dans les difficultés de la démobilisation des esprits. Le livre ne se penche guère sur les conséquences de cette situation sur les comportements de l’entre-deux-guerres, voie ouverte par l’historien américain George Mosse. Mais il constitue un trait d’union très utile entre la guerre et l’après-guerre proprement dite.
f. le moal
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Stéphane Audoin-Rouzeau, Christophe Prochasson, Sortir de la Grande Guerre. Le monde et l’après-1918, Tallandier, octobre 2008, 511 p. – 30,00 €. |
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