Jean-Jacques Becker, Gerd Krumeich, La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande
La Grande Guerre vue des deux côtés du Rhin
Parmi la multitude d’ouvrages publiés à l’occasion du 90ème anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, celui de Jean-Jacques Becker et Gerd Krumeich se distingue par son originalité. Il est écrit par deux grands spécialistes de la Grande Guerre, reconnus des deux côtés du Rhin et qui ont passé plusieurs décennies à l’étude de ce meurtrier conflit. L’intérêt majeur du livre, on l’aura compris, est d’offrir une vision franco-allemande du conflit, en comparant l’histoire des deux pays qui, pour la deuxième fois depuis 1870, se prennent à la gorge. Si les premiers chapitres ont un peu tendance à séparer les analyses sur les deux pays, il n’en est plus de même par la suite. La majorité des chapitres offre une réelle analyse comparative.
Le travail s’appuie sur les recherches les plus récentes. Il traite de l’ensemble des thèmes d’étude, tant diplomatique, stratégique que socio-économique, en passant par le domaine des mentalités. L’étude des origines de la guerre, qui n’en finit pas d’alimenter les réflexions des historiens, s’attarde sur le problème du rôle des opinions publiques, essentiel en ces temps de démocratisation. La certitude, sans cesse renforcée des deux côtés du Rhin, de la volonté belliqueuse du voisin (esprit revanchard français, militarisme agressif allemand) alimente les tensions, alors que la réalité demeure fort éloignée de ces stéréotypes. Quant à la crise de juillet 1914, les auteurs tentent de comprendre son issue dramatique en pointant les responsabilités des alliances respectives et des plans militaires dans lesquels Français et Allemands auraient été pris au piège.
L’une des caractéristiques majeures – et trop souvent occultée – de la Grande Guerre, est sa nature de guerre des peuples. C’est la raison pour laquelle Becker et Krumeich consacrent une large part de leur étude aux opinions publiques, à leur évolution pendant le conflit, aux positionnements des partis politiques dans l’atmosphère de l’Union sacrée et du Burgfrieden. Mais ce conflit marque aussi une étape importante dans l’émergence de la guerre totale. On lira donc avec beaucoup d’intérêt le chapitre VII qui se penche sur la notion, assez débattue, de la « culture de guerre » que les auteurs définissent comme « l’adaptation au conflit des mentalités nationales ». Certes, les deux pays inspirent dans leur population une véritable haine de l’ennemi qui, en Allemagne, s’oriente beaucoup plus vers les Anglais que vers les Français. Mais il est fort intéressant de noter que ce sont les Français qui intègrent les enfants, par le biais de l’école, dans ce climat de haine de l’ennemi, travail absent en Allemagne. Faut-il y voir une conséquence de la nature du régime républicain, beaucoup plus « totalisant » que le système monarchique et qui, dans les décennies précédentes, a utilisé l’école pour républicaniser le pays ? Quoi qu’il en soit, Français et Allemands mènent, ils en sont certains, une guerre juste pour la défense de la civilisation, de leur civilisation. Ainsi, malgré des baisses réelles, le moral des peuples tient bon jusqu’à la fin du conflit.
De très belles pages sont consacrées au problème de la violence qui s’exprime aussi bien sur le champ de bataille qu’à l’encontre des civils (en Belgique, en Serbie, en Prusse orientale ou dans les bombardements des villes). La question principale porte sur la nature de la violence entre 1914-1918 qui, sur bien des aspects, serait inédite. Pour Becker et Krumeich, l’aspect novateur de la violence est incontestable. Il s’explique, selon eux, par la force du sentiment national qui alimente la haine de l’ennemi, par le caractère de masse du conflit qui mobilise des millions d’hommes, lui-même ne pouvant qu’accentuer sa « totalisation ». « L’ampleur de la violence, écrivent-ils, fut simplement une conséquence de l’énormité du conflit ».
La question de la violence et de la brutalité de la guerre renvoie à celle du consentement, c’est-à-dire aux raisons pour lesquelles les soldats ont, dans leur immense majorité, accepté de mener cette lutte jusqu’au bout. Les auteurs n’hésitent pas à prendre partie dans cette querelle historiographique qui divise les chercheurs. Ils s’opposent aux thèses avancées par Frédéric Rousseau sur le poids de la contrainte brutale imposée aux soldats par la hiérarchie militaire. Pour eux, c’est l’imprégnation du sentiment national chez les soldats, l’attachement à la terre et à la patrie, mais sans exaltation, qui explique le consentement des soldats à la guerre. Et force est de constater qu’il s’agit de l’explication la plus évidente.
Ecrit avec clarté et d’une lecture agréable, fourmillant de détails, ce livre permet au grand public de disposer d’une synthèse solide sur les connaissances et sur les axes de réflexion actuels autour de la Grande Guerre.
f. le moal
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Jean-Jacques Becker, Gerd Krumeich, La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande, Tallandier, octobre 2008, 379 p. – 25,00 €. |
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