Jean-Christophe Notin, Foch
Une belle biographie du maréchal Foch qui comble un vide historiographique
La publication du livre de J-C Notin comble un vide dont souffrait jusqu’alors l’historiographie de la Grande Guerre. Dans son introduction, l’auteur évoque les dizaines de biographies du maréchal Foch mais l’honnête homme d’aujourd’hui ne disposait pas jusqu’à maintenant en librairie d’un ouvrage en français, si l’on excepte celui de M. Autin dont il est plus charitable de ne rien dire. Bien que non universitaire, J-C Notin, qui a exploré de nombreuses archives, nous livre une biographie dont le sérieux et la rigueur ne peuvent être mis en doute. Ce fort volume de plus de 600 pages dresse un portrait honnête et précis du commandant des forces alliées en 1918.
De facture classique, le livre retrace dans le respect de la chronologie la carrière du jeune Tarbais d’origine bourgeoise dont le père se prénommait Napoléon. Les Foch sont catholiques et patriotes. Le jeune Ferdinand s’inscrit dans cette tradition. Antidreyfusard, modérément républicain, le jeune officier qui avait choisi l’X car brillant en mathématique, sut rester prudent sur le terrain politique mais ses ennemis lui reprocheront de façon récurrente et souvent assez sournoise sa pratique religieuse et son frère jésuite et, à l’orée du XXe siècle, il a comme beaucoup d’autres vraisemblablement eu sa fiche. Cela a-t-il joué dans son éviction de sa charge de professeur de l’Ecole de Guerre en 1901 ? L’auteur semble le penser. Néanmoins quelques années plus tard il obtient sa revanche en étant nommé à la tête de la prestigieuse institution. Sur son rôle dans cette fonction et sur l’influence de son enseignement, l’auteur écrit à juste titre que ses théories, fondées sur l’offensive et sur la priorité absolue donnée au facteur moral qui doit se traduire par la fameuse furia francese, ont plus conduit à la défaite qu’elles n’ont préparé la victoire. Le Foch théoricien d’avant le grand conflit mondial néglige en effet le progrès de l’armement. Contrairement à un autre professeur qui enseigna sous son autorité à l’Ecole de Guerre, Philippe Pétain, Précis le sec pour ses élèves, il n’avait pas tiré les leçons de la guerre russo-japonaise et n’avait pas intégré le fait fondamental de l’ère de la mitrailleuse et du canon à tir rapide, à savoir que « le feu tue ». Peu sensible à la modernité technologique, il eut ce jugement lapidaire à propos de l’aviation : Tout ça, voyez-vous, c’est du sport, mais pour l’armée, l’avion, c’est zéro.
La guerre de 1914-1918 trouve celui qui est maintenant général à la tête du plus prestigieux corps de l’armée, le XXe corps. Aussi Foch a-t-il l’occasion de montrer des qualités – lui qui n’a jamais vu le feu – dès les premières batailles. Et il faut bien avouer que ses débuts ne sont guère convaincants. Le 20 août, à Morhange, il lance une attaque à contretemps sans avoir reçu l’ordre de son supérieur, le général de Castelnau. Il échappe pourtant au limogeage massif qui suit le désastre des grandes défaites de ce mois meurtrier, protégé qu’il est du général Joffre. Bien plus tard, à l’époque des honneurs et des lauriers de la victoire, il s’oppose à l’élévation de Castelnau au maréchalat en disant qu’on ne pouvait pas offrir le bâton au vaincu de Morhange ! J-C Notin montre bien que Foch pouvait assez souvent être mesquin et d’une grande mauvaise foi. Mais il indique aussi ses qualités et notamment son énergie, sa volonté, son optimisme dont il fit preuve dans le secteur des marais de Saint-Gond à la tête de la IXe Armée lors de la bataille de la Marne en septembre 1914 qui sauva la France de la défaite.
Nous ne pouvons suivre l’action de Foch tout au long de la guerre, il faut pour cela lire l’ouvrage qui retrace avec clarté et précision les multiples opérations auxquelles il prit part tout au long du conflit. Le livre est très riche quant à l’analyse des rapports compliqués du général avec Haig, Pétain, Poincaré et surtout Clemenceau. Les polémiques entre ce dernier et celui qu’il avait fait maréchal de France continuèrent encore par ouvrages posthumes interposés après le mort des deux protagonistes dont le caractère si marquant ne pouvait que provoquer des confrontations sévères.
Nous ne ferons à l’ouvrage de J-C Notin qu’un reproche. A la page 479, on peut lire Foch a fait tuer des milliers d’hommes parfois inutilement. Comme Joffre, comme Pétain, comme Haig, comme Ludendorff. Or, les travaux de Guy Pedroncini – dont l’auteur a par ailleurs tiré profit – démontrent que Pétain a toujours été économe de la vie de ses soldats, ce qui explique sa popularité énorme jusqu’en 1940. Cette réserve faite, les portraits de Foch comme des principaux protagonistes de la Grande Guerre sont toujours approfondis, vivants et justes. Les années d’après-guerre ne sont pas sacrifiées et apportent des informations parfois inattendues. Ainsi cette phrase de Foch du 3 janvier 1920 : la France et ses alliés ont « trois ennemis : le Boch, le Bolchévisme et l’Islamisme . Reconnaissons que pour les deux derniers cités le vieux maréchal sut se montrer visionnaire. Vient enfin la question essentielle : quelle place accorder à Foch dans la galerie des grands chefs militaires ? L’auteur insiste sur le fait que le chef de la plus grande armée qu’un Français eut à conduire dans l’histoire fut un piètre tacticien et un stratège parfois confus mais qu’il fut aussi en 1918, par son indomptable énergie et l’autorité qu’il pouvait imposer aux Britanniques, l’homme de la situation alors que les Allemands de Ludendorff étaient aux portes de Paris. Il rejoint ainsi la conclusion du grand stratégiste et historien britannique Liddell Hartdans son étude classique intitulée Réputations (1931) : Il est peut-être exact que Napoléon a oublié plus de choses que Foch n’en a jamais su. Mais Napoléon a oublié, Foch a appris.
f. le moal
![]() |
||
|
Jean-Christophe Notin, Foch, Perrin, septembre 2008, 648 p. – 25,50 €. |
||
