Lucien Jerphagnon, Julien dit l’Apostat
Une biographie à rebrousse-poil

Il faut bien parfois ouvrir les tombes. Creuser et ouvrir les livres.
Si je devais choisir et ne garder qu’une seule phrase de cet ouvrage, maintenant lu et refermé, ce serait celle-ci : On sait bien que l’Histoire est censée donner des leçons, et quand bien même les grands hommes n’auraient rien dit du tout de ce qu’on leur prête – Jules César aux ides de mars, Caton à Utique, Galilée maintenant sa position, Cambronne à Waterloo ou qui on voudra -, cela n’aurait aucune importance : on répétera indéfiniment ce qu’on leur a fait dire, et qui a l’air d’arranger tout le monde. Tout est dit, je n’ai plus qu’à me taire et ruminer dans mon coin tout ça, et pourtant je vais en rajouter un peu – quelques lignes – car cette biographie mérite que l’on se batte pour elle, contre vents et marée, justement parce qu’elle n’arrange personne.
Modestement, elle va très loin. Je me méfie des biographies. La plupart du temps elles ne mettent en relief que les puissants et les gagnants, censés incarner leur temps, accompagner les changements, mener les hommes comme des moutons dans le sens de l’histoire. Face à cette histoire pathétique des précurseurs et des leaders, il faut rendre compte de l’univers des possibles, des ruptures, des accidents. Cet ouvrage prend toute sa valeur en prenant en compte ce qui n’a pas marché, ce qui n’a pas duré. C’est une biographie d’un grand – d’un très grand puisque empereur de Rome – mais à rebrousse-poil de l’histoire. J’adore.
Précisons un peu les choses. Depuis Constantin et sa conversion de 312 la religion chrétienne est devenue la religion officielle de l’empire. Mais pas encore obligatoire, Constantin la favorise sans l’imposer. Néanmoins, le pas a été franchi au 4ème siècle : de religion persécutée à la fin du 3ème elle est devenue la seule autorisée à la fin du 4ème (édit de Théodose). Cette évolution s’inscrit à merveille dans la vision judéo-chrétienne de l’histoire. La bonne parole, l’évangile progresse avec le temps jusqu’au jugement dernier. Mais il y a cet incident de parcours, mené par cet « anti-christ », la réaction païenne de 361 – 363 menée par l’empereur Julien, cet impie pourtant élevé dans la religion chrétienne et retourné contre elle une fois au pouvoir. Le pire de tous les empereurs, car « apostat ».
Ce retournement sonne comme une réponse à la conversion de Constantin, mais cette réponse fut sans suite. Et il faut relier ce livre à un autre – quitte à les lire ensemble, tous les deux – et accompagner cette biographie de la réflexion historique de Paul Veyne dans Quand notre monde est devenu chrétien. 312 – 394 (Prix du livre d’histoire du Sénat 2007. Paul Veyne a d’ailleurs écrit la préface de l’ouvrage de son collègue, une préface tendre et lucide qui met le lecteur en appétit. Les deux ouvrages écrits par deux complices s’inscrivent dans une histoire exigeante, simple et modeste, plus pensée que descriptive. Plus respectueuse qu’imposante.
Lucien Jerphagnon montre à quel point l’histoire ancienne peut être loin de la poussière, loin des petites querelles d’austères érudits. Les traces sont décomposées, analysées, comparées mais de manière alerte et dynamique. Ce n’est pas une modernisation séductrice qui servirait la communication d’une discipline, il ne s’agit pas de vendre, car l’érudition est là (Lucien Jerphahgnon a dirigé l’édition des Oeuvres de St Augustin dans la Bibliothèque de la Pleiade ; c’est vous dire s’il en connaît un rayon question érudition). Non là, l’érudition est lumineuse. Et il peut se permettre des anachronismes qui semblent excessifs, mais pourtant maîtrisés : tel préfet (Modestus) ayant une nouvelle fois retourné sa veste après la mort de Julien, se met alors à persécuter les philosophes, il eût fait en d’autres temps un SS Standartenführer très convenable. Il faut pouvoir se le permettre, n’est pas Lucien Jerphagnon qui veut…
Il dresse le portrait d’un homme de pouvoir exigeant, consensuel et doté d’un sens profond de l’éthique. Il n’a nullement été apostat car il n’a jamais adhéré à la doctrine chrétienne. Nourri qu’il était par les lectures classiques, par les philosophes, Julien a toujours méprisé les chrétiens, y compris et surtout peut-être son prédécesseur à la tête de l’empire, celui là même qui ordonna la mise à mort de toute sa famille. La grande synthèse de la pensée classique et de la pensée chrétienne n’était pas encore faite. Voilà peut-être ce que dit Julien.
Comment concilier l’inconciliable ? Comment concilier la mise à mort et l’amour du prochain ? Essentielle hypocrisie. Par goût personnel autant que par conviction philosophique touchant la nature et le rôle du monarque, Julien répugnait au faste, au luxe et à toute forme de courtisanerie, cette phrase cherche à saisir l’essence même de Julien, loin du noir portrait que Grégoire de Nazianze a dressé de lui pour la postérité. Cette phrase, publiée et lue en France en 2008, elle fait du bien. Car je préfère la mise en lumière de la fragilité de l’être, du temps, du destin, des certitudes que l’éloge de l’assurance et de l’action arrogantes. En écornant un peu la ligne droite de l’histoire, on met de la nuance derrière les épithètes, dans les portraits dressés et convenus pour les grands hommes du passé. Bien sûr, les livres d’histoire sont bien utiles à dresser des épitaphes, quitte à les réécrire de temps en temps. Mais il faut bien parfois ouvrir les tombes. Creuser et ouvrir les livres.
c. aranyossy
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Lucien Jerphagnon, Julien dit l’Apostat, Editions Tallandier, juin 2008, 357 p. 25 Euros. Réédition d’un ouvrage de 1986. |
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