Sophie Tolstoï, À qui la faute ? Réponse à Léon Tolstoï & Léon Tolstoï, La Sonate à Kreutzer
La réponse de la bergère au berger

Le roman de Sophie Tolstoï, resté inédit en Russie jusqu’en 1994, a été écrit en réponse à la fameuse Sonate à Kreutzer où son mari révélait, sous couvert de fiction, à la fois leurs malheurs conjugaux et sa vision des rapports entre les sexes (qui ferait passer les talibans pour des libertins). L’idée de publier les deux ouvrages dans un seul volume est donc bien justifiée, permettant au lecteur de comparer deux variations sur le même thème, et deux points de vue qui ne divergent que partiellement.
Cependant, au fil de la lecture, l’on perd jusqu’à l’envie de mieux connaître les problèmes et les idées des Tolstoï, étant donné que les deux textes apparaissent également obsolètes, indigents sur le plan intellectuel et pleins d’égoïsme.
D’après Sophie, l’amour devrait être “idéal“, c’est-à-dire chaste, le sexe étant une chose bestiale, ce qui fait qu’à ses yeux, le vrai bonheur consiste à flirter sans jamais accorder à son soupirant plus qu’un baiser sur le front – et peu importe si l’amoureux en souffre atrocement.
D’après Léon, dans un monde parfait, chacun s’abstiendrait de copuler au nom de la morale, et tant mieux si cela mène à l’extinction de l’humanité – une “philosophie“ qui ne l’empêche point de présenter avec empathie le cas d’un mari très porté sur la chose, maladivement jaloux et qui finit par tuer sa femme.
À lire trois cents pages de ce “dialogue“ conjugal, l’on en arrive à l’impression que les époux Tolstoï étaient, chacun à sa façon, à la limite du cas psychiatrique, et que l’éducation en vigueur de leur temps a bien contribué à développer leurs défauts de caractère et de jugement. Le génie que le romancier manifeste dans ses chefs-d’œuvre ne saurait nous empêcher d’évaluer objectivement sa Sonate à Kreutzer, certes mieux écrite que le roman de sa femme, mais pas moins inepte qu’À qui la faute ?
La lecture du volume est d’autant plus décevante et déplaisante que sa traduction abonde en maladresses. Par endroits, le texte en devient incompréhensible. On aimerait bien savoir, par exemple, ce que peut signifier la phrase : « Il est habituel en ces circonstances que les gens adaptent à leur envie quelque nécessité de changer d’entourage » (p. 93). Sophie Tolstoï n’était sans doute pas une virtuose de la plume, mais on doute que son écriture produise, en russe, l’effet que fait en français une proposition comme : « et puis, blotti au fond de son âme, remuait le désir flou de revoir Bekhmetiev » (p. 126).
Quant à Léon Tolstoï, si souvent bien traduit par le passé, il n’avait certainement pas besoin d’une nouvelle version française dans ce style : « Le deuxième jour, en fin d’après-midi, lors d’un arrêt dans une gare importante, cet homme nerveux descendit chercher de l’eau chaude et se prépara du thé » (p. 204).
On conseille à l’éditeur de faire relire avant publication.
agathe de lastyns
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Sophie Tolstoï, À qui la faute ? Réponse à Léon Tolstoï & Léon Tolstoï, La Sonate à Kreutzer, traduits du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, Albin Michel, août 2010, 334 p.- 19,00 |
