Simone Weil, L’agonie d’une civilisation
Dans ces pages écrites en 1941 et 1942 et publiées – au moment où Simone Weil est déjà à Londres – dans le numéro des Cahiers du Sud de Joe Bousquet intitulé « génie d’Oc et l’homme méditerranéen », l’auteure présente son interprétation aussi mystique que politique de la métaphysique occitane. L’objectif est ambitieux : « L’esprit de la civilisation d’oc au XIIe siècle, tel que nous pouvons l’entrevoir, répond à des aspirations qui n’ont pas disparu et que nous ne devons pas laisser disparaître, même si nous ne pouvons pas espérer les satisfaire » dit-elle sous forme de voeu presque pieux. Car cette conception du monde fut anéantie si bien que l’espoir d’un retour reste une hypothèse vague. Comment retrouver le concept clé de « partage » source de cet âge d’or ?
D’autant que c’est en pleine occupation nazie que Simone Weil rappelle l’existence d’une grande civilisation détruite par la force et l’intolérance. L’objectif était d’installer une élite nouvelle de langue française et qui allait tuer l’occitan écrit au nom d’intérêt plus séculier que religieux. La civilisation des troubadours n’est qu’un souvenir. Exemple de tolérance et de bienveillance, la civilisation occitane fut éradiquée par la haine et le radicalisme.
Simone Weil rapproche la « Chanson de la Croisade contre les Albigeois », de « l’Iliade ». Pour l’auteure, « La civilisation occitane, où se mêle la chevalerie venue du Nord et les idées arabes, ressemble à une petite réplique de la Grèce Antique ». Mais de la première et à l’inverse de la seconde il ne reste rien. Simone Weil explique ce qui fut perdu par ce carnage : « L’Europe n’a plus jamais retrouvé au même degré la liberté spirituelle ». Avant cette époque dans le pays d’oc, « Les idées ne s’y heurtaient pas, elles y circulaient. (…) catholiques et cathares, loin de constituer des groupes distincts, étaient si bien mélangés que le choc d’une terreur inouïe ne put les dissocier ». Le pays fut un modèle d’union où se combinaient diverses traditions Mais cette conception de liberté spirituelle sombra dans les abîmes. Et Simone Weil d’ajouter : « On a coupé l’arbre ».
C’est bien là le problème. Vainqueurs, les hommes du pays d’oc auraient donné à l’Europe un autre destin : « La noblesse aurait pu alors disparaître sans entraîner l’esprit chevaleresque dans son désastre, puisqu’en pays d’oc les artisans et les marchands y avaient part. Ainsi à notre époque encore nous souffrons tous et tous les jours des conséquences de cette défaite. » écrit l’auteure. A travers cette agonie d’une civilisation, elle rappelle une idée majeure qui avait autant d’écho en 1943 qu’aujourd’hui et qui ne donne guère place à l’optimisme : « il y a presque toujours quelque chose de désespéré dans les luttes que livrent des hommes libres contre des agresseurs.»
La terreur en effet détruit toujours « ceux qui songent à conserver leur liberté et leur bonheur ». Face à ceux qui songent à détruire et à écraser ils resteront des proies idéales. A méditer… D’autant que c’est bien rarement que les hommes habitent poétiquement notre terre.
Et Simone Weil avait bien pressenti les halètements d’hyène, les corps au rebut, les voyelles taries, le bruit des bottes, l’odeur des cendres, le brouillard, mille peurs et horreurs et plus…
jean-paul gavard-perret
Simone Weil, L’agonie d’une civilisation, Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2017, 56 p. ‒ 12 x 21 cm

One thought on “Simone Weil, L’agonie d’une civilisation ”
» D’autant que c’est bien rarement que les hommes habitent poétiquement notre terre. « …
J’espère que vous ne pensez pas au nazi exterminateur Heidegger en écrivant ça, soit l’antithèse absolu du troubadour provençal…