Silvia Bächli, Brombeeren

Silvia Bächli, Brombeeren

L’histoire de l’œuvre est celle de l’image qui revient

Silvia Bächli  est intéressée par l’énergie que l’imagination mobilise dans la création. A ce titre, son livre « Das » – présenté à le Biennale de Venise de 2008 –  est significatif. Das est à l’origine un livre expérimental de la poétesse danoise Inger Christensen. Dans sa complexité  chaque lecture renvoie à quelque chose ignoré auparavant qui fait surface. A coup de rythmes et de répétitions, la langue glisse, dérape vers de nouveaux champs afin  d’embrasser l’univers. Ce Das (ça)  suggère qu’il existe des choses et des états auxquels les mots échappent. Le dessin devient alors pour l’artiste une manière de trouver le mot juste. Il permet de tirer une ligne de démarcation entre l’image et le symbole. A la Biennale de Venise, sur quatre grandes tables, les feuilles étaient disposées de trois côtés sur la surface rougeâtre du bois. Les dessins étaient vus de face et à l’envers. Ils gardaient une distance avec les feuilles comme on la garde avec les livres. Ajoutons que dans la grande salle a Venise où se trouvait l’installation Das  le spectateur faisait, avec de la craie aux semelles, un dessin spatial comme dans une patinoire : il inventait sans le savoir des liens, des filets dans l’espace.

A travers ces processus, Silvia Baechli continue d’explorer ce qui la touche et l’intéresse : l’espace devient une partie de son travail où le bord de chaque feuille a une importance première. Le dessin touche souvent le bord, conduit le regard du spectateur au-delà du bord. «  Les bons dessins sont plus grands que le format de la feuille qui les limite » dit-elle. Et pour elle les accrochages asymétriques créent des syncopes avec les espaces blancs du mur. D’autant que les pauses, les interstices font partie intégrante de l’oeuvre. La constellation entière dans l’espace est constamment en évolution. Les feuilles déteignent mutuellement les unes sur les autres, s’entrelacent, se prêtent des états d’âme, tissent des liens, des pauses dans une sorte d’opéra spatial figuratif et/ou abstrait mais toujours étroitement lié au corps. Des lignes croisées peuvent devenir des étoiles, des maisons, des chemins. Il y a toujours un espace à traverser.

Pour chaque dessin détaché des formes connues, il s’agit d’observer et de suivre les lignes en se demandant ce qu’elles deviennent : plus grosses ou plus petites, plus pâlotes ou affirmées. Abstraite ou non, « la ligne doit avoir la qualité d’une bonne danseuse. L’énergie doit déferler dans l’espace en dépassant le bout des doigts » écrit l’artiste. Pour elle, dessiner revient à entrer en terre inconnue, s’y promener et l’explorer avec un regard cinématographique sur les corps, les paysages et les choses.
Pendant des années, l’artiste a presque exclusivement utilisé de la peinture noire diluée sur des  feuilles colorées mais aux teintes délavées. Elle aime la large gamme de tons de gris qui s’obtient par dilution. Le pinceau permet en outre  de créer des lignes mais aussi des étendues et offre la possibilité de maîtriser de petits et grands formats.

Pour ses grands formats, l’artiste trace au pinceau de tout son bras et engage tout son corps. Elle s’installe au milieu de la feuille posée au sol et parvient à faire des traits de deux mètres de long d’une seule traite. Apres avoir dessiné et séché les feuilles, l’artiste soumets ses images à ce qu’elle nomme  « un regard distancié ». Quelques jours plus tard, passant par un jugement critique, elle jette beaucoup de dessins. Les œuvres qu’elles retient n’excluent pas l’oubli. « L’oubli c’est comme une feuille qui se détache d’un arbre et que l’arbre oublie » dit l’artiste. Le devenir de l’œuvre  a donc besoin de l’oubli comme l’arbre a besoin d’oublier ses feuilles afin qu’une douceur  remonte, l’envahisse. Le travail de l’artiste est pour le spectateur comme le sol pour l’arbre : la terre d’où vient le jour. C’est pourquoi il faut non seulement regarder ses images mais chercher comment elles entrent dans la mémoire là où la créatrice cherche des liaisons.
Des images passent, très vite, reviennent. Elles signalent quelque chose – une chose dont on ne se souvient pas.  Mais qui resurgit dans le présent. Ce présent est le visible. Son  origine est derrière, dans  le point de fuite du passé. Mais le visible – c’est-à-dire ce que Silvia Bächli montre – devient des points que nous oublions mais qui soudain ne ne fuient pas. Bref, l’histoire de l’œuvre est celle de l’image qui revient.

jean-paul gavard-perret

Silvia Bächli : Brombeeren,  Verlag der Buchhandlung Walther König, Köln, 2014.

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