Sándor Márai, Mémoires de Hongrie – 1944 / 1948

Sándor Márai, Mémoires de Hongrie – 1944 / 1948

Vingt ans après avoir quitté son pays, l’écrivain hongrois Sándor Márai rédige ces mémoires, courant de 1944 à 1948

Quelque vingt ans après s’être résolu à quitter sa Hongrie natale tombée sous le joug communiste au terme de la Seconde Guerre mondiale, l’écrivain Sándor Márai entreprend de rédiger ces Mémoires de Hongrie, à partir de notes qu’il prit sur le vif, au jour le jour – tel un peintre accumulant croquis et esquisses jaillis de l’immédiateté d’une perception ou d’une idée.
Entre deux départs – de Budapest assiégée vers un village de campagne d’abord, puis de Hongrie vers l’Occident – entre deux repas d’adieux aussi – un festin familial comme « si de rien n’était » puis un tête-à-tête un peu morne avec un ami dans un restaurant de Buda – ce sont quatre années, de 1944 à 1948 qui se tiennent là dans ces pages. Ni restitution abrupte d’un journal, ni récit événementiel recomposé à la manière d’une autobiographie, ce texte mêle des anecdotes vécues, des rencontres, des remémorations, de longues considérations introspectives ou philosophiques sans que se perçoive quelque intention narrative que ce soit. L’auteur ne raconte pas une histoire – ni même une portion d’Histoire – il s’efforce de rendre compte d’un cheminement personnel et des réflexions successives qui ont ébranlé sa conscience pendant ces quatre années. Un cheminement dont des Mémoires seraient l’ultime aboutissement et qui avait besoin de ces vingt années de distance pour pouvoir être regardé en face.

Mémoires de Hongrie se scinde en trois parties : le départ hors de Budapest en 1944 pour un petit village campagnard où Márai observera tout à loisir, tel un entomologiste une espèce inconnue de lui, quelques spécimen de l’ »Homo Soviéticus » ; le retour à Budapest et la confrontation au champ de ruines qu’est devenue la capitale hongroise, et une dernière partie où l’écrivain essaie de cerner la manière dont peu à peu s’est installée en lui la certitude qu’il devait s’exiler en même temps qu’il dissèque sans complaisance – voire avec cynisme – le caractère résolument non-humain du communisme érigé en système étatique. L’on est frappé autant par l’acuité du regard, à la fois profond et distancié, porté sur les événements, que par la causticité du ton, perceptible dans les portraits et la mise en évidence des caractéristiques les plus frappantes et parfois les moins reluisantes des individus, mais aussi dans des considérations comme celle-ci :
Les grands événements historiques nous trouvent rarement au garde-à-vous. C’est parfois en pyjama ou en nous rasant (…) que nous apprenons la fin d’une époque.

Ce texte a quelque chose de décousu, un décousu qui pourrait ressembler au compte rendu de longues heures d’observation d’un fleuve à différentes phases de son régime… il y a la continuité du flux de l’Histoire emportant un pays et la ligne brisée de ces « haltes » contemplatives provoquant d’amères constatations, lesquelles conduisent à des digressions sur les origines, la politique, l’organisation sociale, l’humanisme, l’honnêteté intellectuelle – en deux mots la « condition humaine ». 
Des flots de questions tout d’un coup, au détour d’un moment de contemplation ou de réflexion, s’engouffrent dans le texte, pressées et pressantes – questions qui en définitive sont appelées à rester quasi sans réponses tant elles touchent à des points essentiels qui tiennent d’un insondable « mystère » humain. Surgissent au fil des pages de brillantes définitions de l’Écrivain (L’écrivain ne peut faire autre chose que de peinturlurer son âme et de « tout dire » au moyen des vocables les plus « riches »… Les sujets qu’il aborde à toutes les époques et sur tous les tas d’ordures sont toujours les mêmes : le Nekyia, le voyage au pays des morts – après l’Aventure, après l’Iliade – le Nostos, le retour au foyer.), de l’Attente, de la Haine, de la Littérature, de la Langue, de la Liberté… définitions assénées avec une lucidité confinant au cynisme, d’un style brillant teinté parfois de ce lyrisme glauque et douloureux fleurissant sur les grandes catastrophes historiques et/ou individuelles et d’où naissent des métaphores comme ces tranchées puantes de la trahison. Sans doute nulle part ailleurs mieux que dans ces pages ne nous sera-t-il donné d’apprendre ce que sont l’Humanisme, la Bourgeoisie, la Langue hongroise, la Liberté… comme s’il fallait que tout cela soit sur le point de s’effondrer – sinon déjà réduit à néant – pour qu’en soient enfin comprises la nature et la portée.

Tant par sa structure que par son contenu, ce texte reflète ce qu’a dû être le parcours de cet homme s’éveillant peu à peu à la conscience – conscience à la fois individuelle, qui occasionne une sorte de scission de la personnalité et collective, avec l’émergence du sentiment d’appartenir à une classe, la « bourgeoisie », puis à une communauté nationale : « être hongrois », « parler la langue hongroise ». Pour qualifier ce qui, in fine, ressort de ces mémoires, il faudrait imaginer un mot qui serait pour la Hongrie et son peuple ce que la négritude est au peuple noir – un terme qui désignerait une sorte de conscience communautaire aiguë procédant à la fois d’un idiome, d’une mémoire commune, d’une terre… bref, une âme collective. Mais convenons que « hongritude », ou « magyarité » ne sont pas des plus heureux à l’oreille – pourtant l’un comme l’autre conviendrait assez bien pour définir cette essence particulière dont se sent constitué Sándor Márai – et dont l’exil va le priver, du moins en partie.

Ces mémoires s’achèvent sur une phrase de cinq mots – Je fus saisi de peur – cinq mots lapidaires qui creusent comme un abyme, à l’image de l’avenir tel qu’il apparaît aux yeux du Partant… Lorsqu’on sait que cet écrivain, à qui l’exil hors de sa langue et de sa patrie était devenu insupportable, se suicida à l’âge de 89 ans, quelques mois avant que ne commence de s’effondrer ce communisme qui l’avait poussé aux plus extrêmes renoncements, cet abyme prend une profondeur singulièrement tragique… et nous de comprendre, à la lumière de ce livre, que l’exil est plus qu’un départ, pire qu’un arrachement – c’est une zone ténébreuse qui échappe à la verbalisation et n’a pas de nom, qui répond à cette nuit obscure de la conscience décrite par Jean de la Croix et qui, comme elle, ne peut se laisser cerner par les mots, fussent-ils ceux d’un écrivain ou d’un poète.

isabelle roche

   
 

Sándor Márai, Mémoires de Hongrie – 1944 / 1948 (traduit du hongrois par Georges Kassai et Zéno Bianu), Albin Michel coll. « Les grandes traductions », novembre 2004, 423 p. – 22,00 €.

 
     
 

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