Samuel Brussell, Soliloques de l’exil

Samuel Brussell, Soliloques de l’exil

Des solliloques inégaux

L’on a connu Samuel Brussell éditeur (Anatolia), qui nous a procuré, des années durant, le plaisir de (re)lire des ouvrages toujours bien choisis d’auteurs connus ou méconnus. Ses Soliloques de l’exil s’ouvrent sur une “Lettre à un lecteur qui en sait autant que moi“, propre à exacerber l’appétit du lettré pour ce qui va suivre, tant elle est incisive et rafraîchissante par son point de vue sur les tendances littéraires dominantes où le « positionnement politique, c’est-à-dire social, c’est-à-dire commercial »  importe davantage que “la dimension poétique“, tandis que “l’obsession du “concept“ (principe de base publicitaire) a éliminé l’idée même de profondeur, de vérité, etc.“ (p. 15). On l’aura compris : Samuel Brussell n’est pas satisfait de l’état des choses actuel (c’est une litote), et les essais réunis dans ce volume relèvent tous, explicitement et/ou implicitement, du pamphlet, qu’il s’agisse d’expliquer pourquoi il se sent mieux en Suisse qu’en France, de louer Fellini ou de commenter le “cas Richard Millet“.

Au fil des pages, on trouve des observations sur le nivellement par le bas, comme : “le mot “médiocrité“ lui-même a été banni du vocabulaire, de crainte qu’il ne puisse révéler les médiocres“ (p. 21), ou sur l’évolution idéologique : “A quinze ans, j’ai vécu dans une ville, Nice, où l’on ne voyait que des vieux, auxquels la société rendait hommage en vertu de leur bourse. Vingt ans plus tard, j’ai passé douze mois à Montpellier, une ville qui attirait les jeunes, devant lesquels tout le monde tremblait, la police elle-même s’inclinait à leur passage sur ordre des pouvoirs publics, en raison de leur vote.“ (p. 37). Dans ce genre d’aperçus, l’auteur vise juste, et quand il les fait avec plus d’humour que de véhémence, il nous offre des morceaux irrésistibles comme sa “Philosophie du hot dog“ qui vaut à elle seule de se procurer le livre.

Là où nous peinons à suivre l’essayiste, c’est lorsqu’il s’attarde à s’exprimer sur des sujets tels que l’affaire DSK ou l’élection de François Hollande (qu’il s’abstient soigneusement de nommer), de façon trop prévisible, sans recul, sans rien apporter d’inédit ou de plus approfondi que l’expression d’une animosité irrépressible. Et aussi porté que l’on soit à l’empathie avec un lettré mécontent de l’état des choses actuel en France, on finit par trouver peu convaincante la posture du défenseur de notions comme “amour“ ou “charité“, qui ne pratique guère que le persiflage, et de “l’exilé“ qui semble s’adonner, en fait, à une sorte de nomadisme de luxe. C’est bien dommage que Samuel Brussell qui se réfère constamment à Brodsky et à Dovlatov n’ait pas mesuré, au fil de l’écriture, le risque de produire par comparaison avec eux un effet malvenu, à la fois sur le plan de l’expérience narrée et de la crédibilité.

agathe de lastyns

Samuel Brussell, Soliloques de l’exil, Grasset, mars 2014, 206 p.- 18,00 €

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