Samuel Beckett, Peste soit de l’horoscope et autres poèmes

Samuel Beckett, Peste soit de l’horoscope et autres poèmes

Fonts baptismaux de  l’oeuvre de Beckett  

Les textes publiés, présentés (bien) et traduits (moyennement) par Edith Fournier, si réduits qu’ils soient par leur nombre, font partie d’un aspect  important de l’œuvre même si le plus souvent la critique les ignore : la poésie. Disons-le d’emblée ces premiers poèmes sont loin d’être les meilleurs. Il s’agit d’œuvres de jeunesse écrites – pour la plus importante d’entre elles, « Whoroscope » en quelque heures (avant la fermeture d’un concours de poème) et souvent dans l’esprit rimbaldien, mallarméen ou surréaliste.
A cette époque pourtant avec ses essais  (« Proust » en particulier), Beckett conçoit par la bande une esthétique. Il en appelle au poète sous forme d’injonction :  « ne sollicite aucun fait, ne cisèle aucun pommeau comme Cellini ». Il lui demande de « substituer l’affectivité  à l’intelligence ». Beckett dans son Proust préfère le témoignage probant d’un état affectif particulier  face à toutes les subtilités « d’un système de références rationnelles » (p. 94).

L’auteur porte d’emblée, avec cet essai de jeunesse,  au cœur même d’un l’imaginaire particulier  au moment où il se présente – dans la revue Transition -, celui d’un « poète et essayiste irlandais ». Il vient de publier son premier texte poétique intitulé « For future reference ». Il refusera de le faire traduire et ne  le retiendra pas pour l’édition définitive de ses textes poétiques. Il paraît enfin.
Pour Beckett, une œuvre poétique où se « sent » la  théorie est « comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix ». Il refuse cette grossièreté. Seule l’émotion  parle à travers des mots qui échappent au pur utilitarisme rationnel.  Pour autant les œuvres réunies aujourd’hui par Edith Fournier sont loin d’atteindre un lieu où « le sujet meurt avant d’atteindre le verbe sans espoir, sans raison » (Nouvelles et textes pour rien, p. 183).

Un bouillonnement persiste dans ce qui demeure un lieu d’imaginaire potache même si. ce qui mitonne là est déjà fait pour creuser. L’imaginaire semble caresser le rêve. Mais, même dans « Whoroscope » il devient plus peu que prou une rêverie insomniaque et un cauchemar sous forme de canular. Surgissent ça et là les prémices qui déplacent l’image. On sent qu’elle commence à vaciller et ne restera pas longtemps en place pour rendre aux mots « l’expérience même de l’ouverture » que Bachelard appelait de ses vœux.
Mais pour ses textes de jeunesse, si la métrique habituelle est vite laissée pour compte, de nombreux éléments permettent de penser que la métamorphose de l’imaginaire ne prend pas les chemins abrupts. Il faudra attendre Poèmes suivi de Mirlitonnades pour connaître la vraie poésie de Beckett. L’édition  de  Peste soit de l’horoscope et autres poèmes est en effet (presque) anecdotique. On peut même s’étonner que l’exécuteur testamentaire de l’auteur ait laissé paraître des textes que Beckett refusait de republier. Mais, d’une part Beckett, donna blanc seing à celui-là et, d’autre part, le problème est vieux comme le monde des publications posthumes.

Les premiers poèmes anglais, les poèmes de jeunesse de la fin des années 20, ne sont que des tâtonnements dans le goût du siècle précédent. Beckett se contente de jouer avec l’anglais.  Quelques poèmes de la période 1930-1931 (dont « Enueg 2, « Text », « Yoke of liberty », « Hell crane to strarling », « Alba ») seront publiés à Londres en 1935. En 1977, Beckett, à la demande de l’éditeur londonien  John Calder, republiera  une sélection de ses « folies passées » (dit-il) en français : Whoroscope, Gnome (1934), Home Olga (1934), Echos’s bones (1935) ainsi que Six poems  écrits et publiés pour la première fois en 1931. Edith Fournier en propose des nouvelles traductions de qualité moyenne.
Ces poèmes vont à l’encontre des exigences postérieures. En cette époque de jeunesse et d’apprentissage, Beckett semble sacrifier à un désir de lyrisme extraverti d’un ego en mal de reconnaissance. « Whoroscope », par exemple, écrit  Paris en 1929 pour un concours que l’auteur gagne, est défini par Nancy Cunard  (jury de cette compétition) comme un « poème mystérieux et parfois obscur » qui lui suggère les exclamations suivantes : « quelles remarquables images ! Quelles vives couleurs ! ». Exclamations qui ont pu satisfaire le jeune auteur sur le moment. Mais très vite il changera d’avis et répudiera ce texte. La dynamique de l’imaginaire va devenir en effet en absence de couleur pour plonger peu à peu  dans ce blanc où tout commence  – et où à la fois rien ne commence -, où tout finit  – et où rien ne finit puisque rien n’a jamais commencé. Cette blancheur va  permettre à l’auteur de devenir le visionnaire absolu.

Cette édition posthume hélas ! ne fera pas forcément comprendre que Beckett n’est pas un métaphysicien raté mais un poète accompli.  Il a passé toute sa vie à écrire, à tenter de le faire dans une exigence démesurée. Car l’auteur cherche une forme paradoxale de perfection, même s’il n’a jamais le souci – à l’inverse de Joyce – de devenir un grand écrivain. Son seul objectif ne change pas :  estomper et finalement  détruire les mots et les images pour les faire « parler » autrement.
Peste soit de l’horoscope et autres poèmes ne peut se comprendre, ce qui va permettre au créateur, et comme il le précise, « de ne pas finir en boutiquier avare, en vieillard débauché » et de toucher à l’extrême dans « un affrontement avec le chaos dont il s’agit de tirer une posture consistante.» (« Conversation avec Harold Hobson », in Disjecta, Londres). Dans ces textes, l’auteur ne se situe pas encore en-deçà ou au-delà des principes les plus habituels de l’Imaginaire.  Désimager l’Imaginaire n’est pas encore de mise. Beckett s’amuse avec la langue anglaise – preuve au passage qu’il connaît déjà sa matière première. A laquelle d’ailleurs il préfèrera le français, langue « plus pauvre, plus neutre, plus expressionniste qu’impressionniste » lui fera-t-on dire plus tard.

Pour l’heure jeux de mots, farces rhétoriques, poèmes « à la façon de » sont encore de rigueur. Il ne s’agit pas selon la formule présente dès l’Innommable, « d’épuiser les possibilités« , de dépeupler le monde en essorant le langage. Le temps n’est pas encore venu  où Beckett parviendra à tirer du silence – où la parole doit mourir – et de la blancheur – où l’image s’efface – une musique étrange et inégalée qui ne cessera d’émerger et de s’actualiser au prix de la mort des images et des mots.

jean-paul perret-gavard

Samuel Beckett, Peste soit de l’horoscope et autres poèmes, traduit et présenté par Edith Fournier, Editions de Minuit, 48 p; – 2012, 7,50 euros.

 

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