Ryoko Sekiguchi, La voix sombre

Ryoko Sekiguchi, La voix sombre

Voie des voix

Ecrire la disparition et les sentiments qu’elle engendre demande une langue forte : elle ne s’atteint que par la radicalité de la simplicité. Bref, elle s’interdit toute emphase impressionniste. Ryoko Sekiguchi le précise : « je ne cherche pas les belles phrases, je me l’interdis ». L’effort de langue pour gagner en précision et complexité élimine le verbiage. Dans une suite de fragments, l’auteure traque la voix disparue : ce que ses anciens enregistrements en rameutent et quelles traces demeurent. Peu à peu, le livre étend son investigation aux autres sensations (visuelles, olfactives) avant de déboucher sur le sens même de l’effacement, de la disparition.

Le livre se place implicitement sous les ombres beckettiennes. Comme lui, Ryoko Sekiguchi refuse le « grand style ». La voix sombre s’inscrit aussi dans la mouvance de deux livres de la créatrice : ses chroniques japonaises (Ce n’est pas un hasard), sorte de réflexions abruptes sur la catastrophe, son Héliotropes où l’auteure à partir d’une forme poétique ancienne créait la « sortie » du poème par l’introduction de la voix d’un autre pour l’ouvrir à une voix autre.
A la berceuse égotique fait place l’étude de ce qui crée un effet de panique, de « désemparement », d’impuissance par un travail sur la langue. Elle ne se veut pas guérison (« a-pathie » dirait Prigent) ou idéalisation mais ne se réduit pas à une simple chambre d’enregistrement.

Le refus du formalisme n’empêche pas pour autant une sophistication rhétorique minimaliste. La voix « sombre » se moire de « nuances » sans lesquelles elle perdrait son sens. Le texte littéraire témoigne donc d’une poétique qui refuse la coagulation d’un sens absolu, irréductible (ou réductible à la raison pure). La poésie n’est pourtant pas fluctuante, imprécise mais polysémique. Manière de ne « culpabiliser » ni les voix qui se sont tues, ni celles qui restent.

jean-paul gavard-perret

Ryoko Sekiguchi, La voix sombre, P.O.L éditeur, Paris, 2015, 112 p. – 9,00 €.

One thought on “Ryoko Sekiguchi, La voix sombre

  1. Merci pour ce très bel article. Je me permets de signaler ici que Ryoko Sekiguchi sera l’invitée de la librairie Charybde, 129 rue de Charenton à Paris 12ème, le jeudi 21 janvier à partir de 19h30 pour évoquer ce livre, et les précédents.

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