Samuel Beckett, Les années Godot – Lettres 2 (1941-1956)

Samuel Beckett, Les années Godot – Lettres 2 (1941-1956)

Ponctuations du silence

Après la Seconde Guerre Mondiale – à laquelle Beckett participa sans jamais en parler et en refusant la médaille qu’on voulut lui afficher -, Beckett en a définitevement fini avec tout rapport romantique entre l’homme et le monde. Le second tome des Lettres le prouve. La création « poétique » va, grâce à l’auteur, remplacer la philosophie de l’histoire. Ses textes ne seront plus l’imitation du corps ou le rêve de l’origine. Le langage et l’être vont se recréer par leur amenuisement loin de principes théoriques ou rhétoriques en usage.
Les lettres accompagnent à la fois cette prise de conscience et son cheminement. Beckett évoque comment il va construire – de façon paradoxale et asymptotique, par le mouvement de dissolution du corps – une œuvre en mesure de rendre compte des implications poétologiques qui découlent d’un tel « programme ».

En attendant Godot  en constitue la figure de proue même si, à l’origine, la pièce n’est qu’un pis-aller par rapport à la création romanesque de l’auteur. Il va néanmoins y trouver la paradoxale possibilité d’une adhérence entre le corps, l’écriture et le réel dans une langue qui ne répond pas aux critères de la mimesis et de la représentation. Il invente un paradigme d’indistinction qui n’admet aucun dédoublement symbolique, aucune projection psychologique.
Beckett montre (et explique dans ses lettres) la possibilité d’une multiplication du sens, d’une polysémie infinie. Elle n’est pas assujettie au simple dédoublement métaphorique. Les romans et le théâtre du « seul maître » deviennent de nouvelles configurations linguistiques vouées à redéfinir le « plan d’immanence » (Deleuze) dégagé des rapports traditionnels qu’un imaginaire dit de construction entretient avec le réel.

L’œuvre devient un correcteur cérébral. Elle défait les dualismes et s’éloigne de l’équation magique repérée par le même Deleuze : « pluralisme = monisme ». Beckett trouve peu à peu la possibilité d’une rhétorique non-dualiste, où la multiplicité du sens et la surface des mots s’unissent contre la mimesis, la représentation et, en fin de compte, contre les métaphore qui cicatrisent.

jean-paul gavard-perret

Samuel Beckett,  Les Années Godot – Lettres 2  (1941-1956), Gallimard, Paris, 2015, 768 p. – 54,00 €.

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