Rumer Godden, Narcisse noir

Rumer Godden, Narcisse noir

Achevé à la veille de la Seconde Guerre mondiale, ce roman restitue les flamboiements des Indes et inspira en 1947 un film non moins magnifique

Conçu dans les années 30, ce noble roman symbolique fut achevé en des jours d’angoisse et de tourments. En 1939, la guerre donnait un démenti cruel et dérisoire à cette représentation d’un rêve généreux mais qui tourne au martyre et au cauchemar. Narcisse noir, que les éditions Actes Sud ont eu l’excellente idée de traduire, est une œuvre d’une haute signification spirituelle en sa complexité. L’Anglaise Rumer Godden (1908-1998) a réalisé ce tableau si évocateur d’après sa profonde connaissance de l’Inde, de ses hommes et de ses femmes, ivres de lumière et de liberté.

Il faut ici rendre hommage à son inspiration, à son talent de constructrice de roman, à son merveilleux don de coloriste. En quelques pages fraîches et fluides comme des aquarelles impressionnistes, elle fixe la nuance du ciel, l’éclatante harmonie bleue et verte du fleuve où l’eau verte des neiges striait la blancheur gélatineuse du courant1, les couleurs papillotantes d’un marché indien. L’écrivain peint des figures et des paysages enchantés, des portraits magnifiques de grâce et de séduction comme ceux de ces religieuses animées des plus nobles ambitions venues dans les montagnes pour fonder un couvent. Le lieu choisi à cet effet est le palais de Mopu, monumentale silhouette penchée au-dessus d’un abîme, au-dessus de toutes les passions humaines, comme le symbole des divers états d’âme des personnages et des forces universelles qui dominent le monde. Mopu se révèle être un lieu magique qui charrie au travers de ses salles d’apparat désertées, l’essence intime des anciennes concubines, fantômes aux yeux de fièvre et de volupté cruelle, spectre de Srimati dans la nuée de son voile et de son faste clinquant de bijoux. Srimati dont Rumer Godden fait sentir la présence obsédante, la fluidité vibrante. C’est à Mopu, ancien harem et précieux joyau de vie où la nature foisonne dans un jardin qui n’est qu’enroulements d’herbes et de lianes empoisonnées que s’établit la communauté de religieuses anglaises. La beauté est aussi compagne de la mort et de la pourriture.

C’est au cœur de ce paysage d’enchantement porteur de germes moribonds que le rêve de fraternité humaine agonisera, convulsé et douloureux, ravagé par les assauts de la misère, de la folie et de la superstition. Une à une, les sœurs vont découvrir l’envers de ce grave décor de montagnes, de ces hautes cimes du mont Kangchenjunga : l’être humain est voué à la souffrance, aux tares morales, à la maladie et à la mort. Ainsi les vertus généreuses de l’Occident qui prône l’exaltation de la science, de la justice, de la bonté s’effondrent devant le fatalisme de l’Orient, l’idéal chrétien qui domine ce drame humain est réduit à néant. Rumer Godden interroge la vie et la mort dans une vaine et perpétuelle interrogation à travers une émouvante galerie de personnages. Sœur Clodagh, la supérieure du couvent, préside à ces péripéties douloureuses et matérialise toutes les angoisses, les affres et les ferveurs d’une vocation troublée, sorte de double christique pantelant au pied de la croix. Face à elle, du haut du rocher où il est assis, l’ermite du village est la figure symbolique du destin qui concourt à faire sentir l’éternel et insondable mystère de l’existence. Ici comme ailleurs, la mort est en perpétuel travail, l’humanité en régression constante. Ce sont les thèmes que Rumer Godden développe dans cette œuvre mélancolique et fiévreuse. Seuls le jeune général Dilip et Kanchi représentent l’avenir et la beauté, l’épanouissement de l’amour mais eux aussi sont dominés par la nature et l’instinct. Ce sont de futurs cadavres qui se caressent et s’étreignent dans la florissante splendeur de Mopu.

L’Inde avec ses flamboiements sordides devait tenter le cinéaste Michael Powell (1905-1990) et son scénariste attitré Emeric Pressburger (1902-1988), auteurs de films somptueux2 et rares. Pour Black Narcissus réalisé en 1947 avec, dans les rôles principaux, Deborah Kerr, Sabu, David Farrar et la toute jeune Jean Simmons, les deux compères firent preuve d’une totale maîtrise du tournage en studio.3 En effet, le film fut entièrement tourné par l’opérateur Jack Cardiff, qui reçut un Oscar pour son travail de photographe, dans un jardin botanique du Surrey et dans les studios de Pinewood. Pour cette histoire que l’on a pu qualifier d’exotique4, Michael Powell devint le plus fastueux des peintres orientalistes dans une somptuosité de couleurs jamais atteinte. À travers son film, il réalise tous les tableaux rêvés par les peintres des Indes. Rares sont les créateurs qui aient accompli une œuvre aussi riche et aussi variée, déployant des paysages enchantés, des corps aux rondeurs nacrées et aux harmonieuses arabesques baignés de verdures et de fleurs, des chevelures ardentes qui flamboient.

Dans cette luxuriance fantastique, ce grouillement coloré, éclate la sensualité d’une humanité souple et enveloppée d’étoffes semblables à des flammes colorées et palpitantes, une sensualité incarnée par Jean Simmons (Kanchi) au nez percé d’un diamant, la chair ambrée teinte de henné, qui passe sur l’écran, toute de grâces et de déhanchements. Les décors peints restituent dans une véritable féerie, la végétation paradisiaque et les amples symphonies du ciel, les crépuscules roses irradiant des glaciers bleus. Chaque plan est d’une beauté singulière : faut-il rappeler cette scène dans un marché indien, avec le faste sourd des étoffes et la souple silhouette lumineuse de David Farrar coiffé d’un étrange chapeau à plumes, dont le corps musculeux se modèle vigoureusement sur le soleil ?
Narcisse noir est un film superbement interprété que la magnificence de la couleur, la magistrale simplicité des acteurs et la simple et grave poésie des paysages rendent inoubliable, tant pour l’esprit que pour les yeux.


NOTES

1 – Rumer Godden, Narcisse noir (traduit de l’anglais par Pierre Furlan), Arles, Actes Sud, Coll. « Aventure », 2006, p. 33.
2 – Lorsqu’en 1943, Powell et Pressburger fondent leur société de production, The Archers, ils vont réaliser quelques œuvres rayonnantes, parmi lesquelles : A Canterbury Tale (Un conte de Canterbury, 1944), The Red Shoes (Les Chaussons rouges, 1949) et The Tales of Hoffmann (Les Contes d’Hoffmann, 1951).
3 – Philippe Pilard, Histoire du cinéma britannique, Nathan, 128 cinéma, 1996, p. 61.
4 – Ibid.

delphine durand

   
 

Rumer Godden, Narcisse noir (traduit de l’anglais par Pierre Furlan), Actes Sud coll. « Aventure », mai 2006, 325 p. – 23,00 €.

 
     

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