Ruben Pellejero (dessin) / Denis Lapière (scénario) Le tour de valse

Ruben Pellejero (dessin) / Denis Lapière (scénario) Le tour de valse

Dans l’URSS stalinienne, le destin brisé d’une femme qui cherche son mari avalé par les camps…

Le dessin de Pellejero peut choquer au premier coup d’oeil ; un peu grossier dans les traits, statique dans les lignes et qui simplifie les détails. Mais le premier coup d’oeil dépassé, l’histoire traversée, ces dessins se densifient, s’épaississent, et prennent vie. On sent toute la légitimité du trait dense et noir, l’épaisseur du drame joué s’y lève infailliblement.

La Sibérie est un pays de froid et de pierre, d’éreintement, et cette plume l’exprime avec conviction. Et c’est la même plume, pourtant, qui sait rendre un sourire, un espoir, qui vient avec le temps, le temps de l’Histoire qui est en marche, le temps de la vie qui continue et s’adapte, prolifère. Tout simplement.

L’histoire, signée Lapierre, et que sert donc admirablement le dessin, est mise en place sobrement, sans pathos excessif, avec une finesse et une discrétion rare : l’histoire – le destin brisé – d’une famille dans l’URSS stalinienne d’après-guerre. L’histoire surtout d’une femme, une mère, dont le Parti a volé le mari pour l’envoyer en Sibérie, une femme qui, partie elle-même en Sibérie à sa recherche, écrit son journal, écrit à ses enfants, pour abolir l’oubli sans effroi que ce régime sait mettre en place, la mort en silence, ce biais de l’autonarration permettant aux auteurs de parvenir à faire s’exprimer cette femme victime, victime du silence, avec une voix pleine d’une sobriété efficace. C’est elle, finalement, qui écrit l’histoire, la sienne, mais aussi celle de son mari dans la vie, et dans les camps – terrible et humaine encore malgré tout – grâce à son equête, sa quête même.

C’est elle donc qui écrit l’Histoire, là où l’État impose le mythe, le mensonge, ou simplement l’oubli, l’annihlation. Avec cet album, on comprend les assertions d’H. Arendt sur ce système, ce fascisme rouge qui ne se propose pas simplement d’exterminer des hommes, mais d’abolir leur mémoire, de faire disparaître toute trace de leur existence, annihilant leur identité. Certains sont sortis des camps, mais ils n’existaient plus.

Nous nous permettrons ce simple dernier mot : bravo.

samuel vigier

   
 

Ruben Pellejero (dessin) / Denis Lapière (scénario) Le tour de valse, Dupuis coll. « Aire Libre », 2004, 72 p. couleur – 12,94 €.

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