Rencontre avec Sylvie Joco, metteur en scène (2)

Rencontre avec Sylvie Joco, metteur en scène (2)

Dans un espace hors du temps, deux personnages vont inventer leur propre rituel pour faire venir et parler des Elles

Il y a une note très psychologique, une sorte de quête poursuivie par les comédiens au travers du souvenir, de l’enfance et de la relation aux mères, entre autres. Quel regard portes-tu sur ce versant de la pièce en tant que metteur en scène et adaptatrice ?
Sylvie Joco :
À mes yeux, ce qui était important c’était cette dimension passionnelle, fusionnelle. Cette difficulté peut-être, pour la fille comme pour la mère, à se séparer. Donc à créer des absences ou à vivre des absences !
Parce qu’il y a une identité sexuelle qui est la même.
Il y a une problématique du même, qui n’est d’ailleurs pas celle de la relation mère et fils où l’identité sexuelle étant différente il y a une identification bien moins forte. On est plutôt dans une histoire d’amour, alors qu’ici on est dans une histoire d’amour et en plus une histoire d’identification, donc dans une difficulté à créer l’absence nécessaire pour devenir adulte, une difficulté à se séparer de cet être qui nous a donné la vie qu’est la mère.
Il y avait donc ce volet qui me paraissait intéressant à travailler.
Pour moi l’espace de la fusion est un espace chaotique parce que tout y est mélangé, rien ne s’érige, c’est une sorte de « gloubiboulga » !
On a donc travaillé autour du chaos et comment ensuite ça se dresse, ça s’érige : comment on sort du chaos, comment on naît aussi du chaos !
Ce qui était important, aussi, pour moi, c’est la Caraïbe « métamatriarcale ». On parle toujours de la Caraïbe comme d’un lieu macho, mais dans le regard que je porte sur cette société je crois qu’elle a réellement une dimension matriarcale héritée de l’Afrique et de la culture de plantation. De nombreux spécialistes, anthropologues, psychanalystes ou sociologues, se penchent sur ce sujet et on peut dire que la société martiniquaise d’aujourd’hui est « métamatriarcale ». Difficile pour l’homme de prendre sa place de père. Donc j’avais besoin de parler de ça car je m’adresse aussi à la Caraïbe.
Je crois que c’est une problématique qui sourd aussi un peu dans la société occidentale avec la « libération » de la femme où elle devient toute-puissante :
elle travaille, elle est mère… et où est le père ici ? Le père se perd…
J’avais envie de parler de ça, dans la pièce il y a donc un « il » qui va venir, et ce sera un père qui parlera de cette place qui ne lui a pas été donnée.

Durant le spectacle, un certain nombre de rituels sont inventés, comment ou pourquoi s’est fixé le choix d’introduire ces rituels ? Est-ce pour toi, une manière de permettre au spectateur de se fonder davantage encore qu’au travers des décors épurés, dans une identification, dans une projection ?
Parler d’un rituel au théâtre fait partie des axes de recherche que je me fixe dans mon travail. C’est vrai que pour moi, la représentation théâtrale est déjà un rituel et la Caraïbe est habitée de rituels qui sont encore vivaces. Je crois que nous devons poser un théâtre qui s’inspire de nos propres rituels. Tout comme l’Europe l’a fait : le théâtre en Occident a commencé avec le rite de Dyonysos, ensuite vient la tragédie grecque, socle du théâtre occidental. Comment les rituels existants de la Caraïbes vont créer un théâtre proprement caribéen ?
Bien sûr comme ce théâtre est en train de naître il ne peut pas faire abstraction des théâtres qui existent déjà, il est même traversé de ce patchwork d’Orient, d’Occident, d’Afrique, d’Amériques même si les Amérindiens ont pratiquement été exterminés.
Donc comment partir de nos rituels en restant dans notre présent puisque nous sommes encore à naître, dans ce nouveau monde ? Comment ces rituels peuvent être théâtralisés ? Ne pas les donner de manière folklorique, les montrer et faire semblant, mais comment, en partant de notre vécu, de ces rituels partagés à tous les trois, leur donner une forme esthétique contemporaine ?
C’est pour cela aussi que la musique et le mouvement sont très importants. C’est interroger l’espace, comment on met en scène et comment on restitue les évidences de cet aménagement de l’espace des rituels.

Le travail des lumières réalisé par José Cloquell est particulièrement soigné. Quelle a été votre façon de travailler ? 
José Cloquell est quelqu’un avec qui je travaille au niveau de la Compagnie depuis maintenant trois ans. Il y a une complicité sur le pourquoi du théâtre que l’on cherche. Il a participé à un spectacle précédent qui s’inscrit un peu aussi dans ces axes de recherche avec notre identité, parce qu’on est plusieurs artistes gravitant autour de cette recherche pluri-identitaire, la problématique du rituel parti de la Caraïbe, le texte contemporain, l’écriture d’aujourd’hui, le croisement des écritures, le mouvement, la musique… c’est en fait une famille de travail.

Il est vrai que José est très imprégné de tout ça et on a déjà beaucoup échangé à ce sujet. On a des points communs, des connivences autour de cette quête. De ma part c’était également volontaire qu’une personne arrive plus tard dans le processus de création parce que cela permettait un nouveau regard, un regard neuf, vierge, qui permette aussi un recul. D’autant plus qu’avec José nous avons suffisamment de complicité pour être à même de se parler, de pouvoir s’entendre et se comprendre. J’ai donc commencé à lui parler des idées de scénographie en janvier, il a eut le texte en main en février, pendant les répétitions. La scénographe et lui ont commencé à échanger leurs idées autours de la maquette, puis il est resté avec nous durant la deuxième semaine de répétition pour y assister, bien en amont, lorsque nous étions encore en chantier.
Nous avons eu alors cette idée d’intégrer la lumière dans le décor et cela pour plusieurs raisons : déjà parce qu’esthétiquement cela nous paraissait intéressant et l’on avait envie de creuser cette recherche-là ; parce que l’on a une proximité d’écriture, parce que l’on est, à cet endroit aussi, dans ce patchwork, dans cette cohabitation, ce frottement. Et ensuite aussi pour une raison pratique : parce que l’on essaie de tourner beaucoup en Caraïbe et en Martinique en particulier, et il faut savoir que les salles ne sont pas très bien équipées. Le fait d’avoir la lumière dans le décor, même s’il n’y a que deux projecteurs dans la salle où l’on doit jouer, nous permet d’arriver avec un univers lumineux où l’esthétique du spectacle sera préservée et où l’on pourra offrir une qualité visuelle même si le lieu lui-même ne nous le permet pas au départ. Pour nous, c’est très important. Oui, même si la Caraïbe n’est pas très bien équipée cela compte pour nous, de pouvoir diffuser des spectacles qui gardent une qualité visuelle cohérente.
Après les répétitions, José a aussi pu ressentir l’ambiance et les comédiens. On a travaillé ensuite par associations d’idées comme lorsque je lui disais que pour moi le début du spectacle correspondait à « une ambiance de parking ». Je ne lui donnais pas d’indication technique mais plutôt des images… et lui m’a donné des propositions ou contre-propositions. Donc ça c’est construit comme cela et ensuite il est venu en Guadeloupe deux semaines avant la première.
Là aussi c’est très intéressant de pouvoir travailler comme cela, très en amont. On était donc en résidence de création à l’Artchipel – scène nationale de Guadeloupe
qui a coproduit le spectacle, et il a commencé à s’introduire directement dans le décor, à mettre de la fibre optique, à finaliser les objets lumineux avec la scénographe à l’atelier… etc. Donc il n’est vraiment pas arrivé au dernier moment comme cela se passe régulièrement en Europe, où le travail est plus abstrait, déconnecté des répétitions.
Pour moi c’est important que tout se construise ensemble, que les gens puissent croiser leurs imaginaires. Ce n’est pas envisageable pour moi qu’un éclairagiste arrive deux jours avant la première pour poser ses projecteurs, ça ne marche pas. Il faut qu’il ait la liberté d’intervenir, d’échanger, même face aux comédiens. Pour ce spectacle c’était réellement un travail en écritures croisées. Alors cela peut être inconfortable car cela change beaucoup, cela peut même être périlleux, mais c’est ce qui m’intéresse. Et puis à un moment ou un autre on trouve une assise.

De ce premier volet, as-tu tiré des éléments qui se retrouveront dans les deux autres ?
Et peux-tu nous toucher un mot concernant le deuxième volet à venir ?

Pour l’instant, je suis un peu en bilan de cette première aventure, vis-à-vis du processus de création que j’ai mis en place, vis-à-vis des difficultés rencontrées autant que des émerveillements, des questionnements.
J’ai besoin de prendre un peu de recul. Même si j’ai d’ores et déjà beaucoup échangé avec la comédienne et le musicien sur ce processus, aussi parce que nous faisons cette reprise pour le festival d’Avignon  : dans la mesure où nous ne nous sommes pas vus depuis presque deux mois, les choses se sont encore davantage posées, les idées se sont encore maturées ! Donc il y a ce premier recul, ce premier renvoi, avec nos émotions, nos découvertes. C’est vrai qu’il y a des périples que j’envisage aujourd’hui différemment.
Sur le deuxième volet, j’envisage d’avoir un texte déjà écrit, c’est-à-dire de ne pas laisser l’écrit être influencé par les comédiens, aussi pour expérimenter un nouveau processus. Ce qui ne veut pas dire que cette première méthodologie ne m’a pas intéressée, loin de là. Je pense que le texte se fera autrement, mais cela va se croiser au moins avec deux auteurs a priori.
Au niveau du thème, ce serait l’histoire d’une perte, d’un couple et d’une perte… et de comment cette perte est gérée par celui qui reste. Ce serait le deuxième volet, le processus de création étant encore en réflexion avec le besoin de faire un bilan de cette première aventure !

karol letourneux

Elles
Premier volet du triptyque Absences

Textes :
A20, Gerty Dambury et Maria-Luisa Ruiz
Montage des textes et mise en scène :
Sylvie Joco
Avec :
Dousty Dos Santos et Nathalie Vairac
Musique :
Dousty Dos Santos
Scénographie et costumes :
Catherine Calixte
Réalisation costumes :
Agathe Laemmel
Lumière :
José Cloquell
Régie :
José Cloquell et Bastien Courthieu
Coproduction :
Cie L’Instant Présent et l’Artchipel Scène Nationale Guadeloupe

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