Presque égal, presque frère (Jonas Hassen Khemiri / Christophe Rauck)

Presque égal, presque frère (Jonas Hassen Khemiri / Christophe Rauck)


© Géraldine Aresteanu 

Le sol est constellé de lumières mouvantes, qui semblent s’élever telles des molécules qui glissent insensiblement, de part et d’autre de la scène, délimitée par les gradins qui se font face. Les dialogues sont présentés comme des impromptus ; chaque personnage explique ce qui tient sa vie. Le propos apparaît initialement décousu, mais il est unifié par l’intention des protagonistes : il s’agit des efforts réalisés pour concrétiser ses propres aspirations. Ainsi, une femme aux prises avec ses ambitions de déclassement s’explique avec sa mauvaise conscience de classe. Ainsi un jeune homme promu s’éloigne-t-il des modes de socialité de son milieu d’origine. 

L’obsession de promotion sociale finit par miner les rapports interpersonnels. L’écriture est acérée ; elle met les individus les plus sympathiques à l’épreuve de notre organisation sociale libérale. Des intermèdes mettent en abyme le spectacle en l’interprétant comme une transaction économique ; les spectateurs voient leur présence monétisée. Se développe une satire du capitalisme, qui achète tout au point de sacrifier les êtres à leurs propres intentions. Jusque dans le couple s’immiscent les ravages de la performance. Les êtres sont portés par leur discours à leur point de fragilité, jusqu’à ce que les faits, indéniables, irrécusables, les emportent. 
Le plateau est pour la seconde pièce recouvert d’un léger manteau neigeux. Une Saab 900 permet de jouer des portières et d’effectuer quelques déplacements symboliques. Il s’agit de deux “frères”, des personnes qui se sont reconnues d’appartenance commune, dont on suit l’évolution des échanges. Des dialogues alternatifs sont présentés : les personnages disent ce qu’ils ont voulu dire, puis leur interlocuteur dit ce qu’ils ont effectivement dit ; ainsi sont dévoilées nos petites lâchetés. Nous vivons une traque : la présence policière est perçue comme une surveillance ciblée ; c’est la perception de l’action de la police par la communauté qui est exprimée. 

Le propos se diversifie : une situation de harcèlement dont l’auteur ne conçoit pas le caractère de persécution. Des textes projetés sur les parois du plateau marquent l’état de l’enquête, louvoyante, sur l’attentat. Oui, c’est ce dont il est question, une explosion, toujours à investir pour en conjurer l’occurrence. L’écriture de Khemiri relève de l’ambivalence, elle laisse nombre de répliques et surtout les dénouements indéterminés. La mise en scène est réussie, les comédiens sont lumineux : Christophe Rauck signe une belle envolée théâtrale pour inaugurer le théâtre rénové, dont il faut saluer le dynamisme et la vivante diversité. 

de Jonas Hassen Khemiri 

Mise en scène Christophe Rauck 

Avec Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani, Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance). 

Traduit du suédois par Marianne Ségol ; scénographie Simon Restino ; dramaturgie et collaboration artistique Marianne Ségol ; assistant à la mise en scène Achille Morin ; costumes Coralie Sanvoisin ; lumière Olivier Oudiou ; musique Sylvain Jacques ; vidéo Arnaud Pottier. 

Au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre,  
du 28 janvier au 21 février 2026, salle transformable, durée 3h30. 01 46 14 70 00. 

Les mercredis, jeudis, vendredis à 19h30, le samedi à 18h, le dimanche à 15h. 

https://nanterre-amandiers.com/evenement/khemiri-creation-christophe

Production Théâtre Nanterre-Amandiers – CDN 

Jonas Hassen Khemiri est représenté par L’ARCHE – agence théâtrale. www.arche-editeur.com. Textes disponibles aux éditions théâtrales. 

Avec la participation artistique du Jeune théâtre national. 

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