Pont (dessin) / Abolin et Pont (scénario) / Chagnaud (couleurs), Où le regard ne porte pas…, tomes 1 et 2

Pont (dessin) / Abolin et Pont (scénario) / Chagnaud (couleurs), Où le regard ne porte pas…, tomes 1 et 2

Un grand roman, de l’aventure, de l’amitié… un futur classique.

Ils sont quatre, à moins qu’ils ne soient cinq… Nino, Paolo, Willy et… Lisa, la belle, la charmante Lisa qui entraîne une fois de plus ses amis d’enfance dans d’incroyables galères. Ils sont quatre – voire cinq – ils se connaissent depuis toujours ! Vraiment toujours… Où le regard ne porte pas…c’est l’histoire d’une amitié éternelle et d’un amour trop violent pour finir.

 1906 – Barellito, un petit village de pêcheurs sur une côte d’Italie du Sud, avec l’arrivée du petit William de la lointaine Angleterre, le cercle est enfin achevé. Ils sont quatre, ils ont dix ans, ils sont nés le même jour. Sous la férule de Lisa, les trois garçons vont fumer des herbes étranges, participer à des rites mystérieux et devenir amis pour la vie. Pourtant, l’étranger est mal vu dans ces contrées reculées et le malheur n’est jamais loin pour celui qui n’est pas d’ici. Le père de Lisa y laissera sa vie, la famille de Willy une partie de ses illusions et Paolo son innocence. L’été du bonheur n’aura pas duré longtemps et voilà nos quatre enfants séparés par la vie plus vite qu’ils ne se sont rencontrés.

1926 – Istanbul, Lisa se meurt… d’amour et de chagrin. Elle fait envoyer trois télégrammes. Paolo, Nino et Willy arrivent immédiatement, sans une hésitation, à l’appel de celle qu’ils n’ont pas vue depuis vingt ans mais qu’ils n’ont jamais pu oublier. Et voilà nos quatre enfants devenus adultes partis pour le Costa Rica à la recherche de l’amant disparu de Lisa. Ensemble ils sont heureux, plus que jamais. À eux quatre, ils peuvent aller au bout du monde. Mais voilà que la jungle réserve d’étranges réminiscences et que les surprises ont un goût de déjà-vu. Au bout de la quête d’un homme, c’est peut-être leur histoire que ces quatre-là vont trouver.

Deux tomes, deux moments de la vie des personnages, deux histoires qui n’en font qu’une. Le premier volume est une chronique rude et cruelle de la vie rurale au début du XIXe siècle et de l’industrialisation. L’arrivée d’un couple d’Anglais novateurs bouleverse la vie d’une petite communauté de pêcheurs italiens qui ne peuvent accepter ni les étrangers, ni les marginaux comme le père de Lisa. De leur côté, les enfants découvrent l’amitié, la nature, sans doute l’amour et sûrement les ravages de la haine. Entrecoupant cette histoire humaine, Manon des sources à la mode italienne, des doubles pages sombres et incompréhensibles.

Dans le second tome, trois trentenaires subjugués suivent leur amie d’enfance qui cherche un homme qui l’a quittée quand elle venait de tomber enceinte. Ce second volume commence comme une réponse à l’unité de lieu du premier, tel un roman d’aventure classique : voyage, terres inconnues et quête inaccessible. Mais alors que la première partie était illuminée par une narration très enfantine, ce sont des adultes que nous suivons désormais, avec des préoccupations bien de leur âge. Pourtant l’amitié entre cette femme et les trois garçons en reste une, sans débordements (ou presque). Une amitié forte même, au point d’en être incompréhensible… jusqu’à l’apparition d’un élément fantastique qui éclaire le premier volume et forme la trame du second. Ce n’est pas une coïncidence qui les a (ré-)unis tous les quatre et encore moins le hasard qui les a conduits à chercher un cinquième larron aux confins de la forêt amazonienne. Et c’est bien connu, quand le destin pointe son nez, la tragédie n’est jamais loin.

Où le regard ne porte pas…

n’est pas exempt de défauts. Le trait est souvent maladroit, on ne peut s’empêcher de tiquer sur les mains par exemple. De même le scénario comporte une série d’incohérences (le changement impromptu de narrateur…) et l’inclusion du motif fantastique ressemble à un prétexte, un alibi pour donner naissance à une (deux ?) histoire(s) qui finalement se suffirai(en)t à elle(s)-même(s). Pourtant on reste sous le charme de ces deux gros livres (96 planches chacun). Le dessin d’abord possède un incroyable dynamisme – le mouvement est partout. Les décors sont traités à la manière impressionniste et Jean-Jacques Chagnaud a su donner autant de vie aux eaux riantes de la Méditerranée qu’aux profondeurs étouffantes des jungles tropicales. Côté scénario, disons simplement que c’est un plaisir de lire un grand roman d’aventure.

Enfin cette histoire d’amitié est tout bonnement enthousiasmante. On rêve d’être l’un de ces personnages et de posséder de tels amis. On s’enflamme à l’idée de visiter les lieux dans lesquels ils évoluent. On brûle de connaître un amour comme celui de Lisa. Où le regard ne porte pas… est une tragédie, pas de doute. Pourtant ces albums irradient la bonne humeur. Une bonne humeur qui émane de chaque décor, de chaque visage. On retrouve ici une certaine patte Disney (étonnant puisque c’est le scénariste qui est passé par ces studios !) : dans le personnage de William adulte d’abord (il ressemble incroyablement à la version Mickey de Tarzan) et dans les sourires ensuite. Les personnages sourient quasiment tout le temps pendant ces deux cents pages. Et c’est bon ! Ça nous change des albums sombres et neurasthéniques dont nous abreuve la majorité des auteurs. Malgré la dureté du thème, la cruauté du scénario, Abolin et Pont réalisent le tour de force de nous offrir une œuvre profondément optimiste.

Martin Zeller

   
 

Pont (dessin) / Abolin et Pont (scénario) / Chagnaud (couleurs), Où le regard ne porte pas…, Dargaud coll. « Long courrier »,

-  Tome 1 : janvier 2004, 96 p. – 14,00 €.
-  Tome 2 : août 2004, 96 p. – 14,00 €.

 
     
 

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