Peeters (dessin) / Wazem (scénario), Koma, tomes 1 et 2
Voyage entre un monde froid, cruel, et un autre, chaud, organique… Koma fait dans la douceur poétique.
« En haut » l’arbitraire règne sur une ville aux cheminées industrieuses. « En bas » d’étranges créatures veillent aux destinées de machines compliquées portant des noms humains. Entre les deux : une petite fille haute comme trois pommes, Addidas (« … mais pas comme les chaussures, hein ! »), et les ratés de sa mécanique interne qui s’expriment par des évanouissements inopinés. Resté en haut mais jeté dans un trou qu’il doit agrandir : son père, un ramoneur clandestin qui tente d’oublier la disparition de sa femme. Voici en quelques mots la trame de ce petit diamant de poésie que Wazem et Peeters taillent à grands coups de crayon charbonneux.
La petite Addidas est malade, elle tombe en syncope sans raison et de plus en plus fréquemment. Son ramoneur de Papa ne sait que faire et la trimbale de médecins en spécialistes sans parvenir à la guérir. Un jour de chagrin la petite décide d’aller se cacher aux tréfonds d’une cheminée et de ne plus en ressortir. C’est alors qu’elle rencontre une créature étrange, bannie par les siens après que la machine dont elle avait la garde eut cessé de fonctionner. Le père, affolé par la disparition de sa fille, demande l’aide des forces de l’ordre, qui s’empressent de le mettre « au grand trou » pour qu’il creuse avec les autres non « officiels ». Il ne lui reste plus qu’à trouver un stratagème pour s’en sortir.
Wazem et Peeters donnent dans l’onirisme doux et le symbolisme simple. On suppose immédiatement que la machine cassée est Addidas. On voit très vite le rapport entre les méandres d’ »en bas » et un amas cellulaire agrandi au microscope. On remarque facilement que Julius, le Papa, est « tombé au fond du trou ». Bref, si on ajoute le titre de la série à tous ces éléments, on devine – sans se forcer – tout l’arrière-plan psychologique qui sous-tend Koma. Mais si chez d’autres la symbolique à grosses ficelles énerve, ici elle est attendrissante. Les personnages sont simples, gentils, dépassés par un monde dur qu’ils ne comprennent pas. En prime les auteurs s’offrent le luxe de laisser traîner, de-ci de-là, des perles d’humour doucement absurde comme la rencontre entre Addidas et son « ange » gardien ou encore l’explication des dangers du tabac par Julius.
Pour mettre en valeur un tel scénario, Frédérik Peeters (très remarqué pour ses Pilules bleues et son Lupus chez Atrabile) est le dessinateur idéal. Sa mise en page classique (on ne sort pas des cases) mais relevée par des cadrages hors du commun, et surtout son sens du détail et sa capacité à savoir prendre son temps au fil des planches illustrent parfaitement la tendresse qui émane du récit. Qui ne craquerait pas devant la bonne bouille et les yeux étoilés d’Addidas ? Côté décors, ceux d’ »en bas » sont – on l’a dit – clairement organiques, tandis que ceux d’ »en haut » évoquent à la fois les villes ouvrières de l’Angleterre industrielle, Blade Runner de Ridley Scott et Metropolis version Tezuka.
Notons que pour sa première série en couleur, Peeters a laissé la colorisation à Albertine Ralenti… pour le meilleur. En effet, cette dernière s’est très bien accommodée de l’encrage – très – dense du dessinateur suisse. Elle a parfaitement rendu les ambiances chaudes d’ »en bas » et certaines scènes de la vie quotidienne du « haut ».
Koma est une série qui peut surprendre au premier abord par son calme, par sa lenteur, par son sujet aussi. Mais tous ceux qui connaissent Wazem et Peeters sont déjà conquis par leur style et savent quelles histoires merveilleuses peuvent sortir de leurs esprits tortueux. Pour les autres, une seconde lecture s’impose qui laissera doucement infuser la qualité de ces deux albums à suivre.
Martin Zeller
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Peeters (dessin) / Wazem (scénario), Koma, Les Humanoïdes Associés
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Tome 1 : « La Voix des cheminées », juin 2003, 48 p. couleurs (par Albertine Ralenti) – 10,00 €.