Pierre Razoux, Histoire de la Géorgie, la clé du Caucase
Pour comprendre les racines du conflit russo-géorgien d’août 2008
On connaît l’adage : « Pauvre Mexique ! Si loin de Dieu et si près des Etats-Unis ! » Il pourrait parfaitement s’appliquer à la Géorgie, que la géographie et l’histoire ont placée bien trop proche du géant russe.
La crise d’août 2008, qui a vu l’armée russe intervenir en Ossétie du Sud et mettre en déroute l’armée géorgienne, constitue, c’est indubitable, un événement historique. Il marque le retour sur la scène internationale de la Russie, après dix années de pouvoir de Poutine. Cette guerre, courte et violente, est un tournant. Le livre de Pierre Razoux, Histoire de la Géorgie, la clé du Caucase, publié par Perrin, offre une grille de lecture très pertinente.
Spécialiste de l’histoire des conflits militaires, l’auteur se penche sur l’histoire de ce petit pays du Caucase, dont l’importance dépasse la taille. Une bibliographie fournie, en langue française et anglaise, assure la qualité des informations. Avec raison, l’auteur remonte jusqu’aux sources de l’histoire de la Géorgie, pendant l’Antiquité. Même si le XX° siècle occupe la majeure partie de l’étude, les époques médiévales et modernes ne sont pas pour autant sacrifiées. Cette démarche rigoureuse permet de mettre les évènements plus actuels dans une perspective historique très large et de saisir les permanences.
Depuis des siècles, la Géorgie subit les contraintes de sa géographie, coincée dans l’étroit passage entre la mer Noire et la mer Caspienne, entre les mondes russe, turc et perse. De fait, son histoire peut se résumer comme une alternance d’indépendance, de soumission directe ou de satellisation, jusqu’au moment où l’empire russe remporte la partie et l’annexe. Cette situation conduit les Géorgiens vers une autre permanence de leur histoire : la recherche d’un soutien extérieur contre la tentation impériale d’un de leurs voisins. Il est en effet intéressant de noter que, très tôt, la Géorgie se tourne vers l’Occident pour y trouver un protecteur, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne jouent successivement ce rôle. Les Etats-Unis, depuis la chute de l’URSS, ne font que reprendre le flambeau.
Avec une clarté remarquable, Pierre Razoux entraîne le lecteur dans cette histoire complexe, sans jamais le perdre dans les sables mouvants de l’hétérogénéité ethnique et culturelle du Caucase. Tous les éléments sont pris en compte, depuis le pétrole jusqu’à l’islam, de la géopolitique anglo-saxonne aux identités fortes de ces peuples. Le Grand Jeu américano-russe devient limpide. L’auteur dresse un portrait précis des grands acteurs. On appréciera ceux de Chévarnadzé et de Saakachvili, tracés avec nuances.
Au sujet du rôle joué par les Etats-Unis dans les affaires géorgiennes, Pierre Razoux opte, là aussi, pour la prudence. Il ne cache rien des soutiens dont Saakachivili bénéficie pour renverser Chévarnadzé avec la fameuse révolution des roses. Mais il les limite à celui de différentes ONG qui ont financé le mouvement démocratique, sans que les autorités américaines n’interviennent. Contentons-nous de noter que, sur ce point, les analyses sont très controversées. De plus, dans le dernier chapitre consacré à la guerre d’août 2008, Pierre Razoux ne passe pas sous silence les erreurs de Saakachivili, et notamment sa mauvaise évaluation du soutien américain. Mais il défend la thèse d’une sorte de piège tendu par Medvedev et Poutine pour le pousser à la faute, obtenir un casus belli et ainsi justifier l’intervention et la mise au pas de la Géorgie. L’hypothèse est en tout cas séduisante. Quoi qu’il en soit, l’analyse aurait peut-être dû être approfondie sur deux points : les conséquences d’une adhésion à l’Otan de la Géorgie, difficilement supportable par le Kremlin, et surtout l’indépendance du Kosovo, évènement capital qui, selon nous, joue un rôle majeur dans la crise d’août 2008.
La conclusion, sous forme d’une projection dans l’avenir, à partir de différentes hypothèses, est absolument lumineuse et confirme le sens de la nuance et la qualité des analyses de l’auteur qui signe, avec ce livre, une très belle étude. Elle servira sans aucun doute aussi bien aux historiens, aux géopolitologues qu’aux militaires.
f. le moal
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Pierre Razoux, Histoire de la Géorgie, la clé du Caucase, Perrin, 2009, 400 p. – 21,50 euros. |
