Pierre Charras, Dix-neuf secondes
C’est à peine moins qu’il n’en faut pour tomber amoureux de ce livre
Gabriel et Sandrine n’ont pas cessé de s’aimer, mais leur amour est en train de devenir ordinaire. De se gonfler d’habitudes et de temps à gagner. l’heure de la séparation est là, inéluctable et repoussée – minutieusement préparée cependant comme le serait une mise en beauté avant un rendez-vous galant. C’est d’ailleurs un rendez-vous qu’ils se fixent ; cadre et scénario sont choisis par consentement mutuel : ce sera à la gare RER de Nation, au moment où arrivera à quai la rame appelée ZEUS. Tout un symbole. Comme le sont sans doute les noms des trois parties du roman, Zeus donc, Styx et Hadès – des références antiques où s’entend quelque chose de la sagesse et du stoïcisme.
Gabriel viendra sur le quai et guettera Sandrine dans la rame. Dans la troisième voiture. S’il ne la voit pas, la séparation est prononcée. Beaucoup de précisions, de points de détails dans cette mise en scène… Pour laisser jusqu’au dernier instant l’attente palpiter, l’espoir planer, les indécisions se chevaucher l’une l’autre. Puis tandis que Gabriel attend se creuse une respiration suspendue, scandée de seconde en seconde. Le récit se disperse alors en dix-neuf secondes, telle une volée d’étincelles. 19 secondes qui vont s’ouvrir les unes après les autres sur des petits morceaux d’existence et pendant lesquelles Gabriel et Sandrine ne sont plus que des personnages parmi d’autres. Dix-neuf secondes en éclats volatils qui finissent par converger vers un instant unique, un absolu sismique…
La structure narrative n’est pas sans rappeler celle des films catastrophe où l’on brosse une succession de portraits et de petits drames personnels avant de réunir les personnages dans un même convoi vers l’horreur. Mais il y a les phrases de Pierre Charras ; simples, souvent elliptiques… une écriture presque miraculeuse. Cela ne tient pas à sa manière de juxtaposer des contraires qui au lieu de se contredire génèrent un sens neuf, saturé de cette ambivalence positive qui est l’essence même du réel : La dernière fois que j’ai vu Sandrine, je ne l’ai pas vue. Ni à ces remaniements d’expressions toutes faites qui transmettent leur signification figée aux mots nouveaux dont Pierre Charras les charge : mettre les petites preuves d’amour dans les grandes. Ni à cet art de donner corps à l’intangible – Le bloc d’attente s’écroula en cailloux de panique. Et pas davantage à la curieuse posture du narrateur qui, malgré le passage de la première à la troisième personne, semble n’être qu’une même entité un peu schizophrène, épousant plusieurs intériorités au fil du récit et se sentant peut-être plus d’affinités avec Gabriel au point de permettre à un « je » de se dire. Un narrateur qui se coule à l’intérieur des âmes avec une fluidité reptilienne – glissante et silencieuse. Non, le miracle ne tient à aucun de ces éléments en particulier mais à l’alchimie du tout. Et encore cette alchimie ne suffit-elle pas tout à fait à ce miracle. Il vient de ce que Dix-neuf secondes vous rencontre en quelque recoin secret de votre âme dont vous ignoriez l’existence avant…
Vers la fin – aux portes de l’ »Hadès » – l’écriture change insensiblement. Riche jusque-là de ces phrases sans verbe tissant un texte pointilliste – non pas disjoint mais que l’on dirait troué de blancs, de petits silences qui laissent sourdre la signification profonde de l’énoncé – elle se densifie. Les verbes viennent et se multiplient ; ils nourrissent chaque phrase ou presque car on quitte le terrain de la pensée, de la rêverie pour celui du geste, de l’agir. C’est comme une ombre qui obscurcit les mots sans qu’ils perdent tout à fait la tonalité qu’ils avaient au début, cette simplicité un peu penchée – encline à la mélancolie. C’est un glissement. Et cela concorde à merveille avec ce que Pierre Charras nous a donné à lire de la mort dans ce roman, qui semble n’être pas autre chose que cela, un glissement.
isabelle roche
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Pierre Charras, Dix-neuf secondes, Mercure de France, 2003, 146 p. – 13,50 €. |
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