Colum McCann, Danseur
Rudolf Noureïev est bien là, présent dans ces pages, mais Danseur est une fiction à part entière. Forte, émouvante
Fidèle à John Berger, Colum McCann, en écrivant Danseur, a voulu mettre à l’épreuve de la réalité l’usage de la fiction. Et, c’est incontestable, il y est parvenu. Rudolf Noureïev, puisqu’il s’agit de lui, est là, présent au fil des pages. Il danse, aime, séduit, souffre et fait souffrir…et travaille comme un damné du début à la fin du roman, au point qu’après l’avoir lu, Wallace Potts, amant du danseur pendant plusieurs années, a chaudement félicité McCann pour avoir su saisir « l’ange et le démon » que fut pour beaucoup ce danseur d’exception.
Et pourtant, c’est bien d’une fiction dont il s’agit. Extrêmement bien documentée, certes, mais ce n’est assurément pas la vie de Noureïev qui nous est racontée là. Il ne s’agit pas non plus d’un roman sur la danse, puisque comme le confesse McCann lui-même, il ne connaissait rien à la danse et n’avait même jamais assisté au moindre ballet avant de se mettre au travail. En revanche, en tant qu’écrivain, il pouvait légitimement proposer une histoire alternative de la seconde moitié du XXe siècle, une histoire des âmes et des cœurs, à travers l’évocation des privations dues à la guerre et au communisme, de la recherche de la liberté… à travers l’évocation de l’art, du désir, de la libération sexuelle aussi, et finalement du Sida. Or Noureïev vécut et incarna tout cela à la fois. Il demeure qu’au-delà de la description de l’Astre Noureïev et de l’évocation des personnages réels qui gravitèrent autour de lui, c’est avant tout dans l’invention des destins de ceux qui composèrent son entourage affectif et qui participèrent en partie à faire de lui ce qu’il fut que le roman tire sa force véritable et que, précisément, la fiction devient un instrument au service d’une réalité multiple, complexe et intense.
Comment ne pas croire en effet en l’existence d’Anna, ballerine plus ou moins aristocrate, déchue de ses droits après la Révolution d’Octobre, et qui, dans le roman, initie en premier Noureïev à la danse ; en celle de son mari, Sergueï, danseur-poète nostalgique de la grandeur perdue de St Petersbourg ; ou encore en celle de Yulia, leur fille universitaire, décidée à garder la tête haute face aux années perdues et aux brimades d’une administration orwellienne ? Comment ne pas être ému par le déchirement d’Hamet, le père de Noureïev, communiste fervent, sommé de désavouer publiquement son fils passé à l’Ouest ? Comment estimer que la condamnation du danseur pour haute trahison par les autorités russes ait pu être autrement vécue que comme un terrible drame par les membres d’une même famille, désormais dans l’impossibilité de se retrouver ? Comment ne pas croire, enfin, au destin tragique de Victor, gay flamboyant, vivant à New York comme dans une aire de jeux avant de mourir du Sida ? Comment ne pas considérer que de telles existences, confrontées aux grands évènements du siècle, ont finalement pu avoir autant de grandeur que celle d’une idole, et que, par extension, aujourd’hui, à l’heure de la surmédiatisation de l’irréel, les rapports entre fiction et réalité mériteraient d’être soigneusement réexaminés ?
Danseur n’est donc pas un livre sur Noureïev, mais bien un livre consacré aux liens, aux événements fondateurs qui unissent les êtres entre eux et qui scellent probablement une partie de leurs destins respectifs. Telle est la matière de ce roman que McCann, malgré son indéniable talent de narrateur, n’a peut-être pas traité avec la densité requise, même si certains passages – les premières pages du roman en particulier – sont d’une intensité à couper le souffle. Précisons, en outre, qu’une fois le livre refermé, persiste une irrésistible envie de se précipiter au ballet, ce qui, somme toute, pour un béotien comme le fut McCann en la matière, est en soi une véritable performance.
Joévin Canet
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Colum McCann, Danseur (traduit par Jean-Luc Piningre), Belfond, 2003, 364 p. – 19,50 €. |
