Pier Paolo Pasolini, Saint Paul

Pier Paolo Pasolini, Saint Paul

Pasolini continue la mise en scène de l’évidente obscénité des pouvoirs

Imbriqué dans son propre corps comme dans celui de l’histoire, P. P. Pasolini ne cesse de mettre en place un monde tourmenté. Des vagues brunes ou noires, des torrents de laves aux voluptés crasses terrassent l’horizon éthéré. Animée par un imaginaire en continuelle dérive mais aussi en état d’extrême lucidité, l’œuvre reste par excellence une quête d’exigence ouverte sur la béance de divers plaies.
Pasolini y plonge, invente des récits, donne voix et corps à bien des mutismes et des ombres. Il a aussi parfois recours – avec son Evangile selon Saint Matthieu – à des figures « christiques ». Il trouve là le moyen de devenir voix parmi les voix premières, fidèle peut-être à l’effroi qu’il s’agit toujours de sublimer.

Rédigé en quelques jours au premier trimestre 1968, Saint Paul  est l’ébauche du scénario d’un film que P.P. Pasolini n’a jamais tourné. Plus qu’un synopsis, ce projet reste un poème politique. Contre l’état de son pays et à travers le mythe chrétien, l’auteur prouve toute sa rage philosophique et sa fureur poétique. Paul incarne la peur surmontée et la volonté de lutter. Il est le symbole d’un révolutionnaire qui engage uncombat contre le Vatican et l’institution de l’Eglise dans son ensemble.
Dans sa version, Paul d’abord fasciste devient le missionnaire de la Résistance avant de finir emprisonné dans une prison de New York.

Pasolini crée une superposition insistante de deux temps de la culture occidentale. Son aurore et son crépuscule sont réunis dans une boucle. Elle se referme parfaitement sur elle-même. D’un bout à l’autre de la chaîne flotte l’infini ressassement de l’innommable prêt à s’engloutir dans l’ombre. Le récit « Paulien » façon Pasolini se réduit à son essence, l’image à son épure mais pour autant le lyrisme exacerbé est palpable. Là où d’autres pourraient multiplier les effets, ne reste ici que l’essentiel dans la complexité des structures des deux temps.
Demeure tout autant la lucidité de l’auteur. Elle n’absout jamais la cruauté des maîtres et l’asservissement de ceux qui acceptent les concessions. L’œuvre devient une marche forcée sur un chemin de Damas modèle années 80 du siècle dernier jusqu’à – qui sait ? – atteindre une nuit originelle dont personne ne sort jamais. Pour autant, l’artiste excède le vide et son cerclage.

Pasolini prouve toute la force de sa poétique « actionniste ». « Saint Paul est aujourd’hui ici. C’est à notre société qu’il s’adresse, c’est sur elle qu’il pleure, c’est elle qu’il aime, menace et pardonne, qu’il agresse et embrasse tendrement » écrit-il. Reprenant parfois à la lettre les Epîtres, l’auteur ne se soumet pas pour autant à leur « vérité » canonique. Pasolini n’est pas de ceux qui font du bruit avec les mots mais qui ne disent rien qui vaille sous prétexte de se débarrasser de la part la plus inconnue d’eux-mêmes.
Les mots de Pasolini engagent l’auteur – corps et âme – comme ceux à qui ils sont destinés. Ils disent ce que ceux des Epîtres ont omis de signifier. L’artiste comme toujours décale les dogmes religieux, politiques et esthétiques afin que le monde soit regardé tel qu’il est. Et plus précisément avec des yeux écarquillés.

Paul devient (comme chez Agamben qui lui aussi s’est emparé du personnage) une figure poétique. La mort aux trousses, il recherche malgré tout l’algorithme du quotidien et fait sortir les diables déguisés en diacres de leurs niches. Face aux nostalgiques de l’ordre moral toujours prompts à gicler de leurs réserves pour monter au créneau avec leurs machines à censure, Pasolini continue la mise en scène de l’évidente obscénité des pouvoirs. Paul représenta donc le levier particulier d’une stratégie opérationnelle générale.
Une telle démarche dans sa crudité et sa cruauté laisse imaginer combien le financement d’un tel brûlot demeurait improbable dans l’industrie cinématographique de l’époque – ce qui resterait vrai (voire encore plus) aujourd’hui. D’un côté, le catholicisme l’aurait rejeté. De l’autre, l’orthodoxie marxiste en vigueur à l’époque n’avait que faire d’un Apôtre dont le traitement risquait de mettre à mal les propres pouvoirs de l’idéologie encore stalinienne avant 1968.

Pasolini propose une iconographie paradoxale inconciliable avec la modernité. Ne cherchant pas à faire du neuf pour du neuf, ne se contentant jamais d’exploiter une imagerie sur laquelle il pourrait s’appuyer, le poète italien développe là comme dans tous ses films un univers aussi mental, physique que politique radical. Nous sommes confrontés – mais bien tard – à cette œuvre retrouvée.
Elle reste néanmoins propre à développer la curiosité sur tout ce qui encastre le réel ainsi que sur ses marchands et ses sbires. Elaguant le côté trop symbolique de son personnage – cette commodité du mythe à laquelle il ne succombe pas -, Pasolini met en évidence les arêtes vives du réel.

Surgit le plus vibrant appel à la révolte et à la liberté. L’instinct vital sourd de la vision la plus iconoclaste du Saint. On ne s’en étonnera pas. Comme on ne s’étonnera pas du refus d’un tel projet.
Dans ce brûlot jaillit l’écho d’un vacarme aussi intime que général, aussi politique que quasi-métaphysique.

jean-paul gavard-perret

Pier Paolo Pasolini, Saint Paul, traduit de l’italien par Giovanni Joppolo, préface d’A. Badiou, Editions Nous, Paris, 2013, 184 p. -18,00 €

Laisser un commentaire