Peter Longerich, Himmler. L’éclosion quotidienne d’un monstre ordinaire
Une biographie effrayante

La biographie que l’historien allemand Peter Longerich consacre à Himmler, le commandant en chef de la SS, un des maîtres d’œuvre de l’extermination des juifs par la III° Reich, apporte une somme absolument incroyable d’informations sur ce personnage en réalité mal connu.
Le texte n’est pas d’un abord facile. Est-ce dû à la traduction ou à l’austérité de l’écriture de l’auteur ? Quoi qu’il en soit, une fois accepté cette rigueur, le lecteur ne pourra que difficilement s’extraire de cette étude effrayante au cœur du système national-socialiste.
La biographie apparaît comme très complète. Elle traite de tous les aspects de la vie d’Himmler, depuis son enfance jusqu’à sa mort, sa psychologie, ses lectures analysées avec précision, ses relations humaines, notamment avec sa famille, les femmes, mais aussi avec toute la sphère des responsables nazis, depuis Hitler jusqu’à ses subordonnés et collaborateurs dans la SS. Mais on apprend aussi beaucoup sur l’incroyable travail fourni par Himmler, dans tous les domaines relevant de la SS, mais aussi dans le cadre des différentes fonctions qu’il réussit à occuper.
Le récit de son enfance révèle que rien ne prédispose cet homme à devenir l’un des pires criminels de l’histoire de l’humanité. Une enfance normale, des études convenables, des parents normaux, une éducation catholique classique. C’est pourtant le même homme qui deviendra un des pires ennemis du christianisme et ce n’est que sur les instructions d’Hitler qu’il ne déchaînera pas sa machine de mort contre les chrétiens. Il n’en sera pas de même pour les juifs.
Le parcours d’Himmler confirme en fait le poids absolument fondamental de la Grande Guerre sur toute une génération d’Allemands et du traumatisme de la défaite. Himmler n’a pas connu le feu, à cause de son âge. Il n’en vit pas moins, comme des millions de ses compatriotes, dans la mystique de la guerre, du combat, qu’il faut poursuivre pour sauver l’Allemagne de la ruine dans laquelle ses ennemis – socialistes, juifs et catholiques – la conduisent.
On découvre alors un Himmler passionné par la défense de la germanité, de la culture germanique païenne, pervertie par le christianisme, lui-même fruit du judaïsme, et de la race germanique. Peter Longerich nous entraîne dans les méandres de la pensée raciste d’Himmler, de son obsession de pureté et de sélection raciale.
Une partie importante du livre est consacrée au processus conduisant à la Solution finale et à l’extermination des juifs. Le lecteur du livre d’Edouard Husson, consacré à Heydrich, y retrouve l’avancée lente mais certaine, depuis les projets d’expulsion jusqu’à la prise de décision, à l’automne 1941, de passer à un génocide immédiat en Pologne. Peter Longerich retrace méticuleusement les étapes dans lesquelles Himmler joue un rôle central. Il est bien un des centres d’impulsion de la Shoah.
Himmler apparaît comme un personnage très complexe, un travailleur voyageant sans cesse d’un bout à l’autre de l’Europe occupée, un être sans moral ni pitié, non seulement exécuteur zélé des ordres d’Hitler mais surtout capable d’initiatives afin de mettre en place son programme de sélection raciale, de colonisation germanique et d’extermination des juifs, tout cela formant un triptyque d’un seul projet, un homme ordonnant bureaucratiquement et sans sourciller la mort de millions de victimes qu’ils utilisent parfois pour marchander avec les Alliés.
Peter Longerich revient aussi les vaines tentatives d’Himmler pour entrer en contact avec les Anglo-Saxons en 1945, afin de leur arracher une paix séparée pour mieux se retourner contre les Russes. Sur ce point, les analyses auraient mérité certains approfondissements, sur les motivations du chef de la SS, ses illusions et l’état d’esprit des Alliés. En outre, l’épisode des discussions secrètes avec ces derniers, en Suisse et en Italie, en 1945, décrites par des historiens italiens comme Elena Aga-Rossi ou Pino Adriano, n’est pas évoqué.
Cela dit, on est en présence d’un livre remarquable, qui permettra aux lecteurs français, avec la biographie de Heydrich d’Edouard Husson, de Goering de François Kersaudy, de bien connaître le groupe dirigeant national-socialiste.
f. le moal
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Peter Longerich, Himmler. L’éclosion quotidienne d’un monstre ordinaire, éditions Héloïse d’Ormesson, octobre 2010, 916 p.- 30,00 € |
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