Matthieu Aron, Les Grandes Plaidoiries des ténors du barreau
La galerie s’étend de l’innocent condamné à tort jusqu’aux personnages les moins justifiables
Ce livre réunit des plaidoiries remarquables de différents types, allant de 1945 (le procès de Pétain) à 2010 (l’affaire Bettencourt). Matthieu Aron les a reconstituées, certaines très partiellement, pour nous offrir autant d’échantillons de l’art de défendre des accusés dont la galerie s’étend de l’innocent condamné à tort jusqu’aux personnages les moins justifiables. Sa sélection est très édifiante, notamment parce qu’elle permet de revoir certaines étapes de l’histoire politique et sociale du XXe siècle français. On apprécie tout particulièrement, de ce point de vue, la plaidoirie de Gisèle Halimi au sujet de l’avortement, dont l’argumentation révèle comme en passant l’ignominie de la situation des femmes à l’époque du procès de Bobigny (1972), avec une sobre éloquence qui en fait l’un des morceaux les plus admirables du recueil.
De même, Jacques Charpentier, plaidant pour le général Jouhaud, nous fournit un aperçu très instructif sur la fin du colonialisme français, telle qu’elle apparaissait aux colons – l’intelligence et le brio de son discours se font remarquer d’autant mieux qu’on n’a aucune sympathie pour l’accusé.
Jean-Yves Leborgne, plaidant pour l’Eglise de Scientologie, se distingue, lui, par une astuce tantôt irritante, tantôt saisissante, nous portant à réfléchir sur la part d’amoralisme indispensable pour se charger de certains dossiers. Le contraste entre son discours et celui de Francis Szpiner au procès de l’Ordre du Temple Solaire est fort intéressant, comme la comparaison entre la pure habileté et le propos issu d’une conviction. Plus près de l’actualité, on trouve très efficace la défense de Dominique de Villepin par Olivier Metzner qui use volontiers d’une rhétorique acerbe et sarcastique, aux pointes portant à rire. Le même ténor du barreau se distingue encore mieux en plaidant pour Jérôme Kerviel, ce qui nous donne (comme d’autres textes du livre) l’occasion de noter que les plaidoiries les plus convaincantes ne sont pas forcément suivies de l’effet voulu auprès du tribunal.
Le cas de Guillaume Seznec, défendu en 2006 par Yves Baudelot a de quoi mettre les larmes aux yeux des lecteurs sensibles, tant l’innocence du condamné se révèle évidente au fil de la plaidoirie, alors que la demande de révision finira par être rejetée.
Mais le discours qui suscite les plus profondes émotions, nous faisant passer de la compassion au sentiment d’une générosité morale vénérable, c’est celui de Robert Badinter contre la peine de mort. Placé à la fin du volume, et lu après tant d’exemples d’éloquence de styles divers, il s’impose en plaidoirie exemplaire entre toutes, réunissant le sens de l’Histoire, une forme d’intelligence lumineuse et une éloquence si empreinte de sensibilité qu’elle n’a aucun besoin d’inflexions de voix ou d’effets de manche pour faire vibrer le lecteur. C’est là un texte qui laisse abasourdi ; on a besoin d’un long moment pour sortir de son emprise, et l’on en garde l’impression d’avoir rencontré un grand homme à travers ses pages.
Le seul reproche qu’on ait à formuler au sujet de l’ouvrage concerne le manque criant de travail de correction : les nombreuses fautes qu’on y trouve nuisent au plaisir de la lecture, paraissant d’autant plus choquantes dans un contexte de brio verbal.
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Matthieu Aron, Les Grandes Plaidoiries des ténors du barreau, Editions Jacob-Duvernet, octobre 2010, 270 p.- 19,90 € |
