Olivier Christin (dir.), Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines

Olivier Christin (dir.), Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines

Un instrument de veille sémantique sur le tableau de bord de l’Europe

Ce livre est le résultat d’un désir et d’une frustration. Un désir européen supranational d’abord : l’ouvrage s’inscrit dans le cadre du réseau ESSE, réseau européen qui vise à faire travailler ensemble des spécialistes en sciences humaines. D’une frustration ensuite parce qu’en faisant travailler ensemble ces chercheurs issus de disciplines et surtout de traditions nationales différentes, de profonds malentendus apparaissaient, même concernant des concepts qu’ils maniaient dans leur travaux. Ils ne se comprenaient pas.
Traduire est inutile dans ce cas là ; tranchante, définitive, décisive, la traduction ne peut rendre compte du changement de sens que prend un concept lorsqu’il passe la frontière. Penser les flux à l’échelle de l’Europe ; c’est autre chose que de les mettre en place. L’impasse ? Non, il fallait proposer un arrêt, non pas un arrêt sur images, mais un arrêt sur concepts, à l’échelle européenne. Il fallait un dictionnaire. Le dictionnaire a l’intérêt de mettre tout le monde d’accord, de fixer un sens conventionnel. Illusion !… et de l’illusion au danger il n’y a qu’un pas.

Heureusement cet ouvrage est loin, très loin du dictionnaire normatif, définitif. Ce n’est pas tant le sens qui intéresse le projet, mais les usages. Conçu par une équipe qui a travaillé ensemble pendant près de cinq ans, sous la direction de l’historien Olivier Christin, il se présente davantage comme une histoire sociale du vocabulaire. L’enjeu est de répondre à une invitation faite, dès les années 60, par John Pocock : « L’usage que l’historien fait de son propre vocabulaire professionnel doit, ou devrait, constituer le principal objectif de la critique historique. » Réflexivité donc ; Bourdieu n’est pas loin, lui qui voyait dans le comparatisme le moyen « de rendre étrange l’évident par la confrontation avec des manières de penser et d’agir étrangères, qui sont les évidences des autres. » Rendre étrange l’évident… il y a des formules que j’aime… Le simple, déterminé, local, devient complexe.

 

Quels sont donc alors ces concepts nomades, voyageurs, concepts polysémiques parce que polyphoniques ? Le dictionnaire en propose 25, mais cette liste n’est nullement exhaustive. Ils abordent tous les champs des sciences sociales, du « Caudillisme » à l’Avant garde en passant par la Moyenne. Sans céder aux pressions du moment, certains de ces concepts sont marqués par l’actualité : Laïcité, Occident. On est surpris par l’itinéraire pris par le concept d’Intelligencija : né en Russie, il y a ensuite évolué et a voyagé en changeant de significations en Italie et en France. L’intelligencija est-elle inféodée ou rebelle au pouvoir ? Ca dépend… Le concept de Frontière est-il simplement transposable en anglais, langue plus riche qui utilise les termes différents de Frontier, Border, Boundary ? Et si Ancien régime est une expression convenue, voire exportée telle qu’elle en Angleterre par exemple, elle n’en résiste pas moins « aux analyses qui voudraient y voir une réalité historique tangible et incontestable. » Elle est plutôt une de ces « évidences nationales dont la force conceptuelle dépend et pâtit à la fois de la langue dans laquelle elle a été formulée. » L’Ancien Régime est-il donc un concept transposable… traduisible ( ?!) à l’échelle de l’Europe ? Et ce n’est pas rien de se poser cette question aujourd’hui, alors que l’on compte nos sous. Alors ? Peut-on se résoudre à constater que les concepts ne peuvent constituer que des fragments d’une Europe et jamais ne devenir proprement européens ?

 

Il y a dans cette mise en perspective, dans ce pas de côté une mise en lumière non pas de la fragilité des concepts, mais de leur richesse. Ce dictionnaire est un appel à la prise en compte de la diversité sémantique européenne, diversité à la fois constituée et en mouvement. Loin de devoir en limiter le processus, en réduisant cette diversité par la simplification, par la traduction, il faut au contraire l’assumer… c’est à dire la comprendre et la découvrir. L’histoire n’est pas finie. La vraie force de ce dictionnaire est justement d’être en points de suspension. Les auteurs savent que l’érudition, l’exigence ne mènent pas à l’arrogance mais à la vigilance.

 

Et on espère que ce dictionnaire fera des petits.

c. aranyossy

 

   
 

Olivier Christin (dir.), Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, Editions Métailié, Paris, octobre 2010, 462p.- 28,00 €

 
     

 

 

 

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