Barbara Laborde & Julien Servois, Analyse d’une œuvre : Le Cercle rouge/Jacques Déniel & Pierre Gabaston (sous la direction de), Riffs pour Melville

Barbara Laborde & Julien Servois, Analyse d’une œuvre : Le Cercle rouge/Jacques Déniel & Pierre Gabaston (sous la direction de), Riffs pour Melville

Melville méritait mieux

Ces deux parutions récentes consacrées à Jean-Pierre Melville ne pouvaient qu’éveiller notre intérêt, s’agissant d’un cinéaste majeur et dont l’œuvre est assez riche pour avoir de quoi susciter des interprétations originales. On en est resté d’autant plus déçu, de deux manières différentes, et l’on se demande si les exégètes en question ont été trop pressés de faire paraître leurs ouvrages (pour la rétrospective à la Cinémathèque) ou s’ils n’avaient vraiment pas moyen de nous offrir un travail plus exigeant.

À choisir, l’on préfère toutefois le livre de B. Laborde et J. Servois, ne serait-ce que pour le corpus de citations qu’il contient, notamment nombre de propos de Melville, tirés de sources très diverses, qui peuvent rendre service aux amateurs comme aux chercheurs. Le malheur, c’est qu’un lecteur déjà bien informé sur le sujet se rend vite compte que l’ouvrage en question n’est guère qu’un digest : les commentaires censés appartenir aux coauteurs reprennent trop souvent (et sans toujours citer leurs sources) des observations qu’ont faites nettement avant eux Denitza Bantcheva et Ginette Vincendeau.
Bizarrement, s’ils se réfèrent à Bantcheva par endroits, Vincendeau n’est aucunement mentionnée, alors même que leur lecture – très discutable – de l’univers de Melville du point de vue des gender studies ressemble fort à la sienne. Lorsqu’on cherche ce que leur étude a de vraiment inédit, l’on ne trouve qu’un chapitre consacré à redéfinir les genres du “film noir“, du “policier“, etc. (exercice obligé de pédanterie académique, dont le résultat n’a rien de définitif), et une thèse absurde selon laquelle “l’extériorité comportementale des personnages [de Melville] se suffit à elle-même et n’offre aucune place au mystère ou à l’ambiguïté” (p. 53). Les auteurs ne semblent pas s’apercevoir que leurs propres analyses des personnages melvilliens contredisent ce propos à maints endroits du livre, comme il était inévitable, s’agissant d’une thèse indéfendable. Pire encore, en commentant Le Doulos, ils confondent le personnage de Thérèse avec celui de Fabienne (pp. 98-99), ce qui les aide à illustrer l’idée selon laquelle Melville serait misogyne. Autre bourde : le commissaire Clain, du même film, devient chez eux “l’inspecteur Claim“. On s’inquiète pour les agrégatifs qui se fieraient à cet ouvrage pour préparer leur examen sur Melville. Et que dire de la conclusion d’après laquelle “(…) Jean-Pierre Melville était-il (…) un cinéphile narcissique ou un véritable auteur, il ne convient pas ici finalement de trancher, car son cinéma ne le permet pas (…)“ ? On n’aurait pas cru qu’il restait encore quelqu’un pour se poser pareille question, après l’influence internationale que le cinéma de Melville a eue ces vingt dernières années, et un ouvrage comme celui de Bantcheva, et pourtant si : il en reste au moins deux. On est bien avancé de l’avoir appris.

 

Le collectif auquel on doit Riffs pour Melville a au moins le mérite de savoir qu’il parle d’un auteur. Mais la plupart des textes réunis dans ce volume pêchent, eux, du côté du narcissisme, justifiant le choix d’un titre qui sous-entend que les auteurs se tiennent pour des virtuoses. En matière de “riffs“, on se serait bien passé, par exemple, des détails (attendrissants, certes, mais…) sur la petite fille de Jean-Baptiste Thoret, âgée de huit ans, qui adore Alain Delon et qui est restée très concentrée jusqu’au bout du Cercle rouge, ou de ceux concernant la garde-robe de Pierre Gabaston, dont on aura retenu qu’il “possède aussi un Aquascutum souple“ (p. 55), faute d’avoir le sens du ridicule. On reste pantois devant l’interrogation de Jean-François Rauger sur le “vertige“ qui “saisit le commissaire Coleman“ sous l’effet “d’un indéfini du sexuel“, d’où s’ensuit un discours sur “le rêve d’une indifférenciation sexuelle“ (p. 97), que Melville aurait nourri – faute de convaincre, l’article ne nous renseigne que sur les obsessions personnelles du commentateur. On ne trouve pas non plus très persuasive une conclusion comme : “Le nirvana est au-delà de toute jouissance, le cinéma de Melville aussi“ (Frédéric Sabouraud, p. 60) – mais il convient peut-être d’avoir fumé autre chose que du tabac pour apprécier ce “riff“. Les faibles exigences intellectuelles de l’ouvrage ressortent à travers nombre d’autres incongruités, comme par le biais des questions concrètes que se posent certains “spécialistes“ : l’épigraphe d’Un flic “est-elle authentique ?“ (Rauger, p. 97) – il aurait suffi de lire un peu plus pour le savoir. Jacques Déniel, lui, nous fait découvrir qu’il y a des points communs entre Melville et Bresson, ignorant manifestement que c’est là un truisme critique que Melville lui-même avait commenté de son vivant. Comme lui, la plupart des coauteurs ne semblent pas avoir pris la peine de lire ou de relire assez de livres et d’articles sur leur sujet ; s’ils connaissent Rui Nogueira, et pour deux d’entre eux (Thoret et Mandelbaum), Bantcheva aussi, ils ignorent Vincendeau (tous sauf Bernard Benoliel), d’où l’impression fâcheuse que leurs textes donnent trop souvent, de chercher à démontrer des thèses préexistantes et déjà bien illustrées à leur insu.

 

En attendant le prochain livre sur un cinéaste qui mérite des travaux à la hauteur de son professionnalisme, on ne peut que renvoyer les amateurs et les agrégatifs vers celui qui reste le meilleur depuis 1996 : Jean-Pierre Melville : de l’œuvre à l’homme, de Bantcheva (réédité en version augmentée aux éd. du Revif).

a. de lastyns

 

   
 

Barbara Laborde & Julien Servois, Analyse d’une œuvre : Le Cercle rouge, J.-P. Melville, 1970, Vrin, octobre 2010, 142 p.- 9,80 €
Jacques Déniel & Pierre Gabaston (sous la direction de), Riffs pour Melville, Editions Cinéma Jean-Vigo/Yellow Now, septembre 2010, 207 p.- 22,00 €

 
     

 

 

 

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