Perrine Le Querrec, Pièces d’eau
Histoires d’eau
Ce livre représente la nouvelle étape de la trajectoire de Perrine Le Querrec. Elle passe ici du solide au liquide. Elle continue de porter, en elle, les corps mythologiques et bien sûr le sien. Son écriture est partie. A savoir, d’une pierre sur laquelle elle s’est bâtie. Cela lui sembla si peu intéressant car en somme tout était déjà écrit. Mais c’est sur la pierre qu’elle a entamé son église et sa recherche.
Sous sa matière, écrivait-elle, « La pierre du réel crochète mon écriture » et crée « ce choc esthétique ou humain ou social ou amoureux ou la secousse qui tire mes larmes mon regard mon geste jusqu’au mot. Un mot du clavier un mot d’encre ou le plus souvent ce mot de tête qui se niche s’ankylose se retrait parfois s’estompe« . Débuta un écrit (« L’initiale ») : « où la petite pierre lancée serait une boule de ma chair et me voilà encore à parler d’écriture ne serais-je que cela, aurais-je définitivement oublié mon corps mon enfance ma vie pour ne devenir qu’une idée d’écrire ? ». La réponse est non. Car cette pierre résiste là où se sont agglomérées archives et images qui deviennent le possible de l’écriture incarnée.
« Aucun n’écrit ce que je désire écrire », affirmait-elle mais désormais ses mots lui ouvrent les yeux. Face à et contre la naissance, l’enfance, la précarité, la solitude aux autres comme à soi-même, elle trouve par l’eau une écriture qui engloutit régulièrement pour peupler ses plus hauts désirs, ses si vives attentes. Surgissent mouvements, états multiples, frémissements. Après, la pierre prend place liquide, est bénite et profonde, parfois dormante, stagnante, maléfique : « On l’appelle mère / On l’appelle vie / Comme on la dit / tumultueuse orageuse agitée » mais elle baptise et dirige les mots.
Désormais, après la femme de pierre, jaillissent sirènes ou réelles pêcheuses en apnée, qu’elles se lovent au fond des puits ou qu’elles se déploient en courants, vagues et ressac. Elles sont elles-mêmes des sources de vie et tombeau, « des canaux de Venise aux peintures d’Hokusai, des rives de la Méditerranée à l’île d’Alcatraz. Et ici Virginia Woolf demeure la clé. A travers elle, l’autrice esquisse une géo-poétique de l’eau, retraçant l’histoire tumultueuse de cet élément essentiel à nos vies.
L’eau en son mouvement emporte les mots et les mots créent en elle divers courants. Et c’est la vie dont il s’agit. Perrine Le Querrec lui donne bien plus qu’une petite chance mais ce qui avance est comme jadis pour un homme aimé à qui elle donna ce qu’il voulait : « encore un bras / mes yeux / une jambe : mon vagin : un poumon / mon tympan ». Mais contrairement à ce dévorant, elle n’attend pas que son écriture lui fiche lapaix. Elle restera plus que l’alouette, l’initiale, l’ « excédente » en cette ritournelle.
jean-paul gavard-perret
Perrine Le Querrec, Pièces d’eau, Bruno Soucey Editions, 2025, 96 p. – 14,00 €.