Pavlovic (dessin) / Perrissin (scénario) / S. Gérard (couleurs), El Niño – Tome 3 : « L’Archipel des Badjos »
Dans ce troisième tome, Véra semble se rapprocher de Kolya… pour mieux le voir se dérober à ses recherches…
Véra Mikhaïlov, d’origine tzigane, est infirmière à la Croix Rouge. À la mort de son père, elle apprend que sa mère, morte en la mettant au monde, a en fait donné le jour à un second enfant, Kolya – son frère jumeau qui a été élevé par sa grand-mère tandis qu’elle était emmenée par son père hors de Moldavie. Une particularité biologique bien étrange – et sujette à caution – unit le frère et la sœur : ils seraient nés siamois, liés par une main. L’opération pratiquée pour les séparer serait la cause de la cicatrice que Véra porte au tranchant de l’une de ses mains… dès lors, la jeune femme, aussi intrépide que fougueuse, n’aura de cesse que de retrouver son frère – quête qui la mènera aux quatre coins du globe et la confrontera à des aventures pour le moins périlleuses puisque son mystérieux jumeau est très probablement El Niño, un pirate recherché par toutes les polices… ce troisième tome précipite Véra hors d’Amérique du sud et la conduit dans le sud-est asiatique, où cette fois elle approche d’un peu trop près les activités d’une triade de Hong Kong.
Après l’Afrique viennent l’Amérique latine, la Papouasie, Bornéo… des noms qui font rêver, côté face imagerie de dépliants touristiques ou côté pile bas-fonds sordides façon roman noir exotique. Et dans le sillage de Véra, il faut reconnaître que le voyage ressortit plutôt au côté pile. Son métier d’infirmière pour la Croix Rouge la met au contact des plus démunis dans les pays les plus pauvres, tandis que la recherche de son frère, en la poussant à traquer des informations secrètes, la met très vite dans des situations délicates qui la contraignent à la clandestinité – ce qui implique, outre le jeu de cache-cache avec les autorités, de devoir loger dans des abris de fortune et de traverser les océans dans des conditions plus que précaires. Autant dire que le scénario d’El Niño s’inscrit dans la grande tradition du roman d’aventure moderne où pointe quelque chose des grandes fictions marines d’autrefois, avec ce Kolya devenu pirate, écumant les océans à la tête d’un gang – à cela près que ce sont des super tankers qui désormais remplacent le bon vieux coffre rempli d’or et de joyaux…
Courses poursuites, combats, mais aussi amour et passion avec ce zeste d’érotisme point trop marqué pourtant – Véra se consume d’amour pour le Dr Tim Zeller et s’abandonne aux étreintes du séduisant José : on pourrait dire que tous les poncifs du genre sont là, à commencer par la plastique de la jeune femme, irréprochable comme il se doit, jusqu’à la présence d’un bébé (la nièce de Véra, née dans des conditions… difficiles, on s’en serait douté) qui bien sûr ne facilite pas la tâche à sa tante. Certes. Reste que tout cela est fort bien mis en œuvre, et que cette série est pour l’heure parfaitement réussie sur le plan scénaristique : scènes d’action et coups de théâtre se succèdent mais ne sombrent jamais dans l’invraisemblance, l’intrigue demeure claire, et enfin la dimension sentimentale tient une juste place sans jamais confiner à la couleur Harlequin.
Le dessin de Pavlovic, d’un réalisme un peu anguleux et aux contours noirs assez marqués, sied à merveille à l’ambiance générale de cette histoire sombre et violente. En revanche on n’en dira pas autant des couleurs, aux forts relents informatiques, de belle tonalité cependant mais beaucoup trop lisses, trop parfaites et qui, servies sur papier glacé comme elles le sont, confèrent aux graphismes un aspect « high tech » plutôt malséant eu égard au contenu narratif. Les personnages évoluent la plupart du temps dans des zones glauques et misérables, pas dans un vaisseau spatial aseptisé tout verre et tout métal !
Cette série où le suspense est habilement ménagé ne souffre pas d’être prise en cours de route… ouvrir « L’Archipel des Badjos » sans avoir lu « La Passagère du Capricorne » (tome 1) et « Rio Guayas » (tome 2) revient à ne rien comprendre à une histoire dont l’intrigue complexe rebondit sans cesse vers des développements inattendus. Espérons que les tomes à venir nous offriront autant de plaisir, et que la série ne succombera pas à ce syndrome hélas trop fréquent dès lors qu’un récit se construit autour de la quête d’un parent en fuite ou disparu – à savoir la dilution de l’argument premier dans une suite indéfinie de surenchères aventureuses qui finissent par n’avoir plus entre elles le moindre fil conducteur et rendent de plus en plus improbable la survenue d’un dénouement quelconque…
isabelle roche
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Pavlovic (dessin) / Perrissin (scénario) / S. Gérard (couleurs), El Niño – Tome 3 : « L’Archipel des Badjos », Les Humanoïdes Associés, juin 2004, 56 p. – 12,60 €.
À noter : les trois albums sont disponibles en un seul volume relié de 168 pages, au prix de 37,80 €. |

Tome 1 : « La Passagère du Capricorne », juin 2003