Milan Jovanovic (dessin) / Frank Giroud (scénario) / Cerise (couleurs), Le Serpent sous la glace – Tome 1, Dupuis coll. « Empreinte(s) »
Dans cet album aux graphismes un peu abrupts, Giroud mêle le secret de famille aux secrets d’Etat…
Pour inaugurer la création, au sein d’ « Empreinte(s) », de la sous-collection « Secrets », qui regroupe plusieurs scénarios signés Giroud traitant des secrets de famille et dont chacun, prévu en deux ou trois volets, sera confié à un dessinateur différent, Dupuis a choisi de sortir simultanément le premier tome des deux premières histoires, L’Écharde, et Le Serpent sous la glace. Cette simultanéité permet d’entrevoir – si besoin était – combien peut être riche de ressources une telle thématique, combien silences et mensonges familiaux peuvent influer sur les destins et les précipiter en des contrées parfois infréquentables.
Si les deux albums reposent l’un et l’autre sur une base narrative identique – un « présent » au cours duquel survient un événement inattendu (on notera que dans les deux cas, il s’agit du décès du père…) qui contraint les protagonistes à plonger dans un passé houleux tant sur le plan historique que familial – ils se déroulent à des périodes différentes, ne se réfèrent pas au même passé, et surtout se distinguent par la manière dont le récit est construit. Tandis que L’Écharde se situe en mai 1968 et fait naître les mystères du secret de famille en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, Le Serpent sous la glace met en scène un jeune Russe vivant à Paris de nos jours que le décès subit de son père oblige à un double voyage : se rendre à Moscou, et enquêter sur des événements ayant eu lieu en 1948, en pleine guerre froide.
Dans son appartement parisien, Vassili Kozlov est paisiblement installé devant sa télé, le visage apparemment serein – béat, presque. Des images annonçant un refroidissement climatique défilent à l’écran tandis que sa femme de ménage joue de l’aspirateur. Et lorsqu’elle arrête son engin, c’est pour réaliser que le vieil homme est mort. Pas la moindre solution de continuité avec la planche suivante, où l’on voit – environ un mois plus tard à Moscou est-il précisé – un jeune homme traqué par quatre hommes armés. Jusqu’à ce que le fuyard, protégé et réconforté par un vieux clochard moscovite, entreprenne de narrer son histoire à son sauveur. Et nous voilà revenus à Paris…
Valentin Kozlov, trentenaire d’origine russe, est traducteur et s’efforce de construire une vie de couple avec Corinne. La mort brutale de son père, Vassili, le contraint à mettre de l’ordre dans ses affaires, tâche qu’il mène de front avec sa sœur Nathalie. Silence et distance… tels semblent être les maîtres mots qui ont gouverné les relations du père avec ses enfants – vacuités idéales pour loger des secrets dont l’ombre va se préciser à l’intérieur d’une petite mallette fermée à clef. Une fois le verrouillage forcé, des objets hétéroclites surgissent – et avec eux foultitude de questions qui, pour être résolues, exigent de Valentin qu’il se rende à Moscou. Et là-bas, confronté à des révélations qui ne font qu’épaissir davantage les énigmes entourant le passé de son père, il voit son identité elle-même remise en question…
Avec ce scénario où se devine l’ombre de l’ex-armée rouge et d’une mission secrète, Giroud tisse un climat très sombre, proche de l’intrigue d’espionnage, et plante un décor à l’avenant, sordide à souhait : les faubourgs de Moscou et leur population de sans-abri. Troupe de tueurs, courses poursuites… tout est mis en place pour ménager un suspense efficace, renforcé par une structure narrative où l’enquête menée par Valentin est racontée a posteriori par celui-ci, ce qui occasionne un va-et-vient dans le récit parallèle aux incursions dans le passé impliquées par les investigations du jeune homme au sujet de son père. Une complexité de bon aloi qui n’égare pas le lecteur pour autant, servie par un dessin qui certes stylise le réel et en simplifie les détails mais qui conserve aux visages toute leur expressivité et aux corps en mouvement une belle dynamique – accentuée encore par des effets de cadrage lors des scènes d’action. Les contours noirs, assez marqués, confèrent au graphisme une sorte d’âpreté rugueuse qui sied bien à l’ambiance générale. Quant aux couleurs, elles sont dans la juste tonalité de l’ensemble, ternies dans les décors les plus glauques, plus douces, plus claires dès que les personnages évoluent dans un appartement confortable.
Dans cet album aux graphismes âpres et un peu abrupts, Giroud dépouille le « secret de famille » de l’image mélodramatique qu’il revêt souvent et immerge les lecteurs dans une intrigue à suspense, interrompue comme il se doit à un moment d’insoutenable tension… le plus dur dans tout cela va être d’attendre la suite !
isabelle roche
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Milan Jovanovic (dessin) / Frank Giroud (scénario) / Cerise (couleurs), Le Serpent sous la glace – Tome 1, Dupuis coll. « Empreinte(s) », septembre 2004, 56 p. – 12,94 €. |
