Patrice Salsa, Un garçon naturel

Patrice Salsa, Un garçon naturel

Un texte glacial, dont l’écriture impersonnelle déploie une histoire aussi implacable qu’une partie d’échecs

 

Il est beau – mais de son aspect physique on ne saura rien de plus, sinon qu’il est mince, pâle de peau et gracieux de gestes. D’une intelligence hors du commun – il est en avance d’une classe et parfait autodidacte en bien des domaines. Très doué pour les arts martiaux et les acrobaties en roller. Attentionné pour sa mère. Le garçon est tout cela à la fois – mais comme dans toute perfection il y a de menues fissures… des fissures à peine décelables, des étrangetés qui ne dérangent qu’en passant : il n’a pas d’amis, ne rit jamais, développe, en grandissant, des loisirs curieux – montage d’images morbides à partir de photos qu’il prend lui-même, compilation de citations littéraires dans un carnet à couverture de moleskine noire.
Le garçon intrigue ses professeurs, exerce à son insu – quoique… – une séduction malsaine sur un inconnu à la piscine, met son père mal à l’aise, inquiète sa mère à l’occasion.

Il n’a pas même de nom – rien qui puisse porter ombrage à cette étrangeté en le rendant familier. Mais quoi d’étonnant à cela puisque la problématique du roman est centrée sur la filiation, l’origine, tout ce que cristallisent les noms et prénoms. D’ailleurs rien ni personne autour de lui n’a de nom : il y a la mère du garçon, le père de l’adolescent, la professeure, la piscine, le village en Corse… etc. Une sorte de désert qui laisse voir sans voile l’aura vénéneuse qui émane du garçon – un désert dans lequel se meuvent des archétypes plutôt que des personnages au sens romanesque du terme. De même que la notion de « personnage » se trouve ici réduite au point de n’avoir plus guère de sens, on peut se demander si l’on a bien affaire à un récit : le texte, tout en discontinuité, agence selon une logique comprise seulement a posteriori de multiples morceaux narratifs, situés çà et là dans la chronologie – tantôt l’enfance, puis l’adolescence, là un peu de la vie du père, plus loin quelques lignes sur l’existence de la mère avant la naissance du garçon… – et qui, lus bout à bout, recomposent non pas une intrigue, mais une personnalité, un caractère – ceux du garçon. Le lecteur est confronté à un texte-mosaïque – auquel fait écho une mosaïque réalisée par le garçon à l’aide de morceaux de verre polis récupérés sur la plage. 

Écrit au présent – une sorte de présent d’éternité, atemporel – le texte déploie des descriptions méticuleuses, aussi rigoureuses et précises qu’un acte chirurgical, à coups de phrases d’une brièveté lapidaire où nulle figure de style, nulle fioriture esthétisante n’a sa place. Le texte est d’une dureté extrême, non parce qu’il contient des scènes érotiques et sado-masochistes très crues mais parce que celles-ci se jouent dans la froideur absolue – tout comme l’ensemble du texte, impersonnel, sans la moindre prise offerte à l’affectif. On ne sera guère surpris de voir, en fin de récit, le garçon jouer aux échecs, seul d’abord puis avec son père : ce jeu métaphorise à merveille le texte, qui fonctionne à l’identique : un positionnement progressif de pièces narratives, aussi lent qu’inexorable. Le lecteur est mat en 96 pages…

isabelle roche

   
 

Patrice Salsa, Un garçon naturel, éditions du Rouergue coll. « La Brune », janvier 2005, 96 p. – 8,00 €.

 
     

Laisser un commentaire