Oscar Muñoz, Protographies
Les effacements phosphorescents d’Oscar Muñoz
« Jamais assez les images » lançait Beckett. Munoz l’a en quelque sorte écouté. Il fonce dans la chair et les envoûtements de ce que Bellmer nomma des « manœuvres » et qu’il reprend à sa main afin d’en proposer d’autres bords de l’être, d’autres « viandes » voire d’autres morceaux de conscience. Surgit la science-fiction d’un avant-monde refoulé par le poids des forces séculaires du réalisme de l’image. Le Colombien débarrasse des créances qu’on croit leur devoir.
L’image avec Munoz n’est plus ce qu’elle était. Il la dématérialise, la dégage des sadiques machineries qui la jointoyaient au possible. Le créateur devient un nouvel homme des cavernes. Mais il apprend le regardeur à sortir de leurs impasses. L’exposition du jeu de Paume en 2014 et le livre qui lui est consacré permettent de comprendre l’importance des photographies, les vidéos et des installations du Colombien. Pour cette première monographie française, l’artiste a créé une triple vidéo El coleccionista (« Le Collectionneur »), où un personnage sélectionne, organise des archives personnelles. Le triple « montrage » permet de comprendre comment les images peuvent s’inscrire dans divers « récits » qui modifient leur sens. Le natif de Cali (ville qui fut dans les années 60 l’une des villes de l’avant-garde artistique avant d’être happée par le trafic de narcotiques) garde pour sa cité une « étrange haine-passion ». Son climat chaud, humide, astringent, sa lumière blanche, très forte ne sont pas sans incidences dans la genèse de l’œuvre.
Surgit souvent des photographies du Colombien un aveuglement par éblouissement. La lumière dévore les contours et la netteté. « Rideaux de douche » laisse apparaître les fantômes roses de corps « effacés » derrière un rideau de plastique. Avec Tiznados (« Noircis »), d’un cadavre ne sont perceptibles que des contours vagues. Quant aux« Narcisses », leurs figurations au charbon de bois sont déposées au fond d’un bac d’eau. Avec l’évaporation du liquide ne demeure progressivement que la poudre charbonneuse que dilue l’image. Sont donc mis en acte les rapports de la vie et de la mort, de la présence et de l’effacement de l’image.
Apparaît aussi toute une réflexion en acte sur l’invention des images. Ecoutons le photographe : « Cela fait trente ans que j’essaie de comprendre les mécanismes inventés par l’homme pour reproduire une image. En commençant par le trait à l’encre jusqu’à la reproduction mécanique et digitale. Mais je reste attaché au dessin, qui est avant tout une action de synthèse qui connecte la pensée et l’émotion, grâce au geste de la main. » Dans l’œuvre, les instants fixés par la prise puis sur le papier prennent une valeur de représentation différenciée au sein des séries où la mine de plomb est presque toujours présente jusque dans les vidéos intitulées « vidéos-dessins », « Projet pour un mémorial » et « Biographicas ». Dès lors la photographie n’est plus un instant figé : elle bouge encore. Elle se compose et se décompose. Plus qu’une autre organique, mutante, elle oblige le regardeur à bouger : non seulement dans l’espace de l’exposition où toutes les prises de vue sont alignées mais face à chacune d’elle : il doit regarder le temps passer sur chacune d’elle en s’approchant ou s’éloignant.
jean-paul gavard-perret
Oscar Muñoz, Protographies, Musée du jeu de Paume, Paris, Filigranes Editions, 2014, 160 p. – 35,00 €
Textes de José Roca et Emmanuel Alloa ; entretien de María Wills Londoño avec l’artiste.