Olivier Barbarant, Séculaires
Dans Séculaires, Olivier Barbarant poursuit ce qu’on ne capture jamais.
Il est des poètes dont on se sent proche sans savoir pourquoi. Ainsi, je n’ai jamais réussi à lire Henri Michaux malgré les demandes de l’ami Friche pour avoir un papier. Pourtant, je suis proche de Maximilien Friche et j’en connais parfaitement les causes : il n’y en a pas. La plupart des « proximités littéraires » sont des contes à dormir debout qui consistent en un « fonctionnement feutré maintenant l’être dans l’être, et la lettre dans la lettre », ce qui est impossible comme l’écrit caustiquement Jaroslav Hašek dans son Guide du rien.
Plongés dans le parc durassique et les haïkus indignes de Seifu-ni (« Le printemps file – / Parmi l’armoise / Des os humains »), les poètes bégayent une quelconque langue vernaculaire ramassée dans une benne lexicale où quelques mots suffisent à se vider, manger et forniquer pour fabriquer une compote dédiée aux exploits de cantine, de bicyclette et de très vagues vaguelettes sentimentales. Sans le style, l’homme n’est pas seulement une hypothèse inutile mais surtout « un bruit intrus » comme le pensait le veuf Verlaine.
Ce « bruit intrus » fait de l’ensemble du cosmos un lieu sans intérêt. Dès lors, l’envie vous prend certains après-midis caniculaires de zigouiller l’espèce humaine, sans sauver les quelques énergumènes qui suscitent le coup d’œil et ne croient plus que l’anti-poésie soit une « chimère dialectique ».
Je me défends pourtant « d’avoir le goût du bibelot » tel que décrit dans Le traité du style. Les malentendus sont la première source des malentendus, alors qu’« on sait que le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d’années plus tard ». Invariablement, les idées géniales se métamorphosent, très « différentes de leur expression première… », en conneries sous l’impulsion de la tyrannie de la tong. Nietzsche avait déjà noté que les tempéraments aristocratiques perdaient toujours sous le nombre des médiocres.
Ainsi, le « succès de Rimbaud » caractérise absolument ce menu qui établit entre « la part de (sa) pensée qui sombre dans l’indifférence et celle qui connaît les grands feux de la mécanisation proverbiale une relation forcément humoristique et féconde » par laquelle le chancre mou de l’imbécillité prospère. De fait, des décennies après la mort de Rimbaud, il y a dans ce sot en short qui s’immobilise devant un poteau de coup de pied de coin « un zest rimbaldien ». Ce garagiste aux innombrables revues pornographiques est un « cartésien ». Cette midinette, fada de mode avec trois neurones grimpés sur ces faux-cils (causant un regard dissymétrique), est « cornélienne ». Bref, « faire cattleya » de Proust se mue en « c’est là qu’ils ont foutu ! ».
Pour Louis Aragon, ce phénomène ne diffère en rien « de la germination de la vermine sur la viande » ou des « sociétés d’anciens amis des morts ». L’anti-poésie relève de l’humanité qui « aime parler proverbialement ». Alors pourquoi me sens-je des affinités poétiques avec Barbarant ? Ou avec la géopoétique de White ?
Justement parce que ces poètes créent l’illusion que le monde pourrait être un jour poétique, ce qui est le propre de la poésie. Aux limites de cette tautologie aporétique, on sait que les enfants jouent « à l’enterrement ». Les poètes jouent à enterrer l’anti-poésie, c’est-à-dire le monde tel qu’il est avec sa carcasse de faits. « Seul le ciel / parle (et si peu) / Ou propose un vide plutôt / Où l’on pourrait verser des rêves ».
Mais l’affinité que j’évoquais provient spécifiquement de la non-réalité de ce monde tel qu’il est socialement (mais pas spécifiquement). Les vers de Barbarant le percent et le ridiculisent car « l’âme est plus sèche elle s’en tient / Aux variations des nuages / A ces sortes de veines / Un peu plus grises dans le gris ». Le monde, avec l’ensemble de ses doigts de pieds en cothurnes, suscite l’incrédulité de Barbarant, ce qu’il nomme « la gaudriole », cet « échec de la rencontre » qui ressemble tant à une plage vendéenne.
Car « la conjonction des corps relève de l’art, et avec lui de la plus précise morale. Elle contient tout ce que j’ai compris de l’existence ». Les merveilleux nuages, la conjonction des corps qui ne traduit pas une promiscuité des âmes, l’attention, le mois d’avril ne contredisent pas « la réalité telle qu’elle est » mais conditionnent l’appartenance à une pensée qui se matérialise, sans rien pouvoir transformer. La transformation n’apporte rien comme le prouvent les vindictes de Juvénal. Ce qui est possible n’a aucun intérêt. « Ainsi naît la nuit / Deux lèvres sombres se rejoignent pour avaler un paysage ». « L’haleine de cave » du canot quotidien s’évanouit dans le remerciement d’être là.
Olivier Barbarant « recoud des pluies » et « Du bout de son groin d’or / Le stylo cherche dans la neige / Une lumière noire ». Il n’y a pas d’esthétique sans sensibilité singulière. Il nous offre sa poésie « comme un clou planté dans la planche du jour » et quelques souvenirs très doux de ces pays de craie que j’aime encore. Il a « rêvé d’écrire un essai… : la fragilité de la craie » car « à la craie, le tracé contient la promesse de sa disparition… La craie est le marbre du pauvre… La craie terrienne est printanière… La craie de l’école, c’était l’os de la terre ».
La poésie n’est pas une proverbialisation de l’existence. La société, elle, est un dicton. En lisant Barbarant, j’entendais Le cercle de craie de Zemlinsky dans la superbe église, si sobre, de Champaubert face au lac du Der, et je me disais que non, peut-être que « la vie (n)’est (pas) un vitrail brisé ». Et tant mieux pour nous.
valery molet
Olivier Barbarant, Séculaires, Gallimard, coll. Blanche, avril 2022, 136 p. – 13,50 €.