Olen Steinhauer, Niet Camarade
1956 : la contestation couve dans le bloc communiste. Au commissariat de la Capitale, la Brigade criminelle enquête sur un suicide suspect…
En juin dernier, nous découvrions Cher Camarade, le premier volet d’un cycle policier au concept original – couverture de toute la période allant de l’immédiat après-guerre à la chute du mur de Berlin à travers les enquêtes menées par la Brigade criminelle d’un commissariat sis dans une Capitale d’un pays d’Europe de l’Est, à raison d’un roman par décennie – imaginé par Olen Steinhauer. Ce roman inaugural portait dans sa narration même les indices du grand commencement : les débuts de la reconstruction après-guerre, instauration du régime communiste dans le pays sous l’autorité de Moscou, arrivée au commissariat d’Emil Brod, un tout jeune policier dont c’était la première affectation. Tout cela sous le regard omniscient d’un narrateur externe – fameuse instance fort commode qui permet de s’introduire dans tous les recoins du récit sans se priver d’adopter un point de vue subjectif – en l’occurrence, dans ce premier tome, celui d’Emil.
Huit années ont passé, et l’on retrouve la petite communauté des Miliciens du Peuple de ce commissariat de la Capitale, comme on renoue avec les membres d’une famille en passant d’un volume à l’autre dans une grande saga familiale. Le chef Moska, l’agent de la Sécurité Brano Sev – assisté ici d’un envoyé moscovite, Kaminski – Leonek dont la mère vient de mourir, Emil qui a épousé Lena, Stefan… et Ferenc, qui a publié son premier livre et peine à commencer le second.
Mais l’on est d’emblée tiré hors du ronron tranquille que pourrait installer la continuation, entre des rails solidement posés, d’un système narratif qui se bornerait à développer des germes semés dans le tome précédent en y greffant une nouvelle histoire : le récit, à la première personne, est pris en charge par Ferenc ; il s’organise autour de trois saisons (l’été, l’automne, l’hiver) et chacune de ses parties est précédée, comme autant d’apartés, d’incises en italiques relatant les divers conflits politiques surgissant çà et là. L’on est bien confronté à une enquête criminelle – un suicide qui n’en est pas un et qui, contre toute attente, est étroitement lié à ce dossier délicat du meurtre d’un policier, ouvert dans Cher camarade et que des pressions étatiques avaient laissé non résolu – mais on est aussi confronté, avec autant d’acuité que dans un roman non policier, aux tourments d’un narrateur en proie à de profondes difficultés conjugales et aux affres de l’impossibilité d’écrire.
Rien n’est ce qu’il paraît – ni en ce qui concerne l’enquête criminelle, ni du côté des aléas conjugaux vécus par le narrateur : les dénonciateurs et leurs motivations ne sont pas ceux que l’on avait d’abord soupçonnés, l’amant de sa femme n’est pas celui que Ferenc imaginait. Malentendus – et béance des sentiments confusément déchirés qu’ils ouvrent dans l’âme des personnages : une problématique humaine dont Olen Steinhauer rend compte avec une justesse poignante, en toute sobriété cependant et sans jamais s’abandonner à un pathos déplacé. Alors même que son récit plonge au fond des abominations : l’expérience des camps de travail, la folie passagère qui exacerbe les désirs les plus forcenés de faire souffrir puis de tuer celui qu’on hait – ce renoncement à toute humanité qui ne peut se consommer que dans les situations les plus extrêmes de souffrance psychologique. Aussi minimaliste que dans Cher Camarade en cela qu’elle s’abstient de se repaître de figures de style et qu’elle demeure simple dans sa syntaxe, l’écriture change néanmoins de manière subtile, et porte l’empreinte de cette subjectivité induite par l’emploi de la première personne – une empreinte aussi immédiate à ressentir que difficile à analyser, qui rend particulièrement aiguës les émotions vécues par le narrateur. Naît alors entre lui et le lecteur de ces empathies profondes qui sont la marque des romans puissants.
On a vu qu’en matière d’affaire criminelle était proposée une intrigue complexe qui, à partir d’un présumé suicide, allait imposer aux enquêteurs de dépasser les évidences les plus patentes tandis que le contexte historico-poliqtue, évoqué avec autant de soin que de précision, était perceptible à travers ce que vivent les personnages et présenté aussi comme en des pages d’actualités au cinéma par ces passages en italiques opérant la césure entre les trois parties du texte. L’on a pu aussi constater combien les protagonistes étaient solidement bâtis, dotés d’une psychologie riche et bien mise en oeuvre dans l’économie du récit – ce qui in fine donne un roman parfaitement réussi à tous les niveaux : un polar palpitant, un roman émouvant par l’attention portée aux sentiments des personnages, un récit historique dont la valeur documentaire est rehaussée par le contexte fictionnel, un texte qui sait s’inscrire dans la dynamique d’une série tout en demeurant lisible à titre individuel. Sans oublier que Niet Camarade, se donnant comme son propre objet narratif puisque confession publiée de Ferenc, postfacée par son ami Georgi qui est aussi protagoniste de l’histoire, résulte d’une mise en abyme parfaite – ce qui atteste du véritable talent d’écrivain d’Olen Steinhauer, qui montre ainsi qu’il est bien plus qu’un excellent raconteur d’histoire.
Voilà le lecteur en proie à une attente double au terme de ce roman : que va-t-il advenir de ces miliciens du Peuple qui lui sont devenus familiers en l’espace de deux livres… et l’auteur va-t-il à nouveau rompre – et si oui, comment – avec les schémas classiques de la narration dans son troisième volet ? L’impatience qui commençait à poindre après Cher Camarade s’aiguise…
isabelle roche
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Olen Steinhauer, Niet Camarade (traduit de l’américain par Françoise Bouillot), Liana Lévi « Policiers », février 2005, 350 p. – 18,00 €. |
