Arnaldur Indridason, La Cité des Jarres

Arnaldur Indridason, La Cité des Jarres

Erlendur, Maigret islandais mais contemporain enquête sur le passé d’une victime qui a sûrement été coupable à l’époque de… Maigret.

Il y avait déjà la Suède avec Henning Mankell (Chez Christian Bourgois puis au Seuil depuis 1994 avec, pour débuter, Meurtriers sans visageMördare utan ansikte en 1991), Bjorn Larsson (Le Mauvais œilDet onga ögat en 1995 chez Grasset) et aussi le couple Maj Sjöwall / Per Walhöö (qui alimente le fonds « Grands détectives » de 10-18 avec l’inspecteur Beck, dont Roseanna, en 1965, narre les premières aventures). Il y eut la Norvège avec la très discrète Karin Fossum chez la non moins discrète maison nordique Odin avec L’Œil d’Ève (Evas øye, 1998), puis l’escapade finlandaise avec Arto Paasalinna et ses Petits suicides entre amis (Hurmaava joukkoitsemurka, 1990) chez Denoël dans la collection « D’ailleurs » en 2003. Anne-Marie Métailié se lance, en 2005, à la conquête de l’Islande avec Arnaldur Indridason et La Cité des Jarres (Mýrim, 2000). Les pays nordiques ont le vent en poupe et ils ne sont plus seulement, depuis longtemps, les pays des elfes, trolls et autres farfadets. Ces pays ont troqué le blanc des neiges pour le noir des bouges et des quartiers insalubres mais portuaires.

Arnaldur Indridason a ceci en commun avec ses prédécesseurs que son roman a les mêmes teintes, la même froideur et la même noirceur. Avec La Cité des Jarres, il convient d’ajouter une dose de macabre et de folie congénitale. En effet, la Cité des Jarres représente cet endroit, hospitalier ou universitaire, qui, il y a une quarantaine d’années, conservait les restes d’autopsie. Savants et chercheurs pouvaient ainsi à loisir approfondir leurs connaissances en étudiant le cerveau d’un nouveau-né mort d’une tumeur ou le foie d’un accidenté de la route mort d’avoir trop bu durant sa trop brève vie.
En Islande, la Cité des Jarres a un autre objectif. L’île a souffert de son insularité. Les gènes se sont dégénérés à l’instar de ceux des grandes aristocraties de ce monde et nombreux sont les membres d’une famille qui sont bien plus qu’un père ou une sœur. Le génome islandais est donc une source sans fin pour les biologistes avertis qui leur permet de travailler en étroite collaboration avec les historiens du pays. Rajoutez à tout ça la menace toujours planante du viol et de ses conséquences culpabilisantes – la femme pouvant être convaincue que tout est de sa faute et de celle des hypothétiques avances qu’elle a faites à un homme dans la foule d’un bal – et qu’un enfant peut naître d’un couple dont le géniteur est à la fois le père et l’oncle au énième degré.

Dans La Cité des Jarres, on est loin de tout ça. Arnaldur Indridason nous emmène dans son Islande. Celle que nous ne connaissons qu’à travers les chansons de Björk. Mais comme souvent dans le roman noir, le passé rattrape à toutes jambes le présent. Un vieillard est assassiné dans son appartement envahi par les effluves désobligeants d’égouts que font exploser les mouvements du marais sur lequel est bâtie la maison. Le commissaire Erlendur, encadré par ses deux seconds Sigurdur Oli et Elinborg, enquête. Ensemble, et pendant que le commissaire doit faire face aux frasques de sa fille qui essaye de se sortir du monde violent de la drogue dans lequel elle est plongée, ils vont remonter aux sources du malheur d’une femme violée qui s’est suicidée voilà près de quarante ans.

Deux indices vont permettre à nos policiers de remonter une faible et tragique piste. Une phrase, simple mais intrigante – « Je suis lui » – et une photo d’une tombe d’une enfant de quatre ans. Erlendur et ses fidèles seconds vont partir à la découverte de terribles secrets de famille, de ces non-dits qui brisent la vie des victimes et anéantissent celle de leur entourage et de leur descendance.

Erlendur est une espèce de Maigret islandais. Ses partenaires lui font entièrement confiance même s’ils ne comprennent pas souvent où il veut aller. Erlendur connaît tout ou partie de la pègre de l’île. Il est un peu plus moderne que son illustre ancêtre. Il a toujours à la poche un téléphone portable qu’il n’utilise cependant que très peu souvent et il a son permis de conduire. Il conserve néanmoins son côté débonnaire et flegmatique. On sent qu’avec Erlendur, comme avec Maigret, le glaive impitoyable de la justice va s’abattre immanquablement ou que du moins, la vérité va ressurgirdu passé. S’il est bien un coupable que le plus nordique des Maigret ne peut pas coincer, c’est bien un coupable mort et enterré. Et ce n’est pas faute d’avoir déterré quelques cadavres…

Arnaldur Indridason trouve ses marques dans cette « Bibliothèque nordique » chez Métailié. Le genre Maigret est toujours efficace et réjouira les amateurs, adeptes du roman d’investigation et de procédure. La Cité des Jarres promet une lecture haletante en une contrée où la prononciation gutturale des noms engendre un récit heurté mais fort. Enfin, La Cité des Jarres a obtenu le prix Clé de Verre du roman noir scandinave. Une juste récompense.

julien védrenne

   
 

Arnaldur Indridason, La Cité des Jarres (trad. de l’islandais par Eric Boury), Métailié, coll. « Bibliothèque nordique », 2005, 286 p. – 18,00 €.

Laisser un commentaire