Œdipe roi (Eddy d’Aranjo)
© Simon Gosselin
Anatomie sociale de l’inceste
En toute lumière, sont projetées des photographies d’animaux sacrifiés. Les doigts d’Eddy d’Aranjo sont piqués pour faire perler du sang. Il vient dire langoureusement devant le public l’objet de la pièce. Il s’agit de relater son expérience d’un rapport intime, familial, à l’inceste. C’est une confession qui est l’occasion d’une interrogation sur la violence donnée en spectacle. L’expérience relatée est tendue en longueur, lancinante, portée jusqu’à son point de saturation, comme si le dire devait déjouer l’artifice de la représentation. Il s’agit en effet de subvertir le théâtre par le témoignage, de mimer l’émotion pour la récuser. La vidéo souvent sollicitée déplie, démultiplie l’action pour en manifester l’acidité, la fluidité sans doute, mais surtout la crudité.
Montrer quelque chose de l’insupportable : s’il est vécu, il doit bien pouvoir être exhibé, à moins qu’on y rechigne (à sa monstration). Une exploration des moyens d’exposer l’insane. Une comédienne d’apparence timorée révèle sa féminité, puis disparaît dans la fumée, vraisemblablement sous des coups ; seuls subsistent les battements acharnés de la musique. Pour désigner l’acte, l’interdit, on verse du sang, de l’eau par terre. Des dessins d’enfants victimes de violences sont montrés ; rien d’autre n’est à lire que notre regard, déjà compatissant, potentiellement condamnant.
Après l’entracte, la présentation du propos comme une enquête policière permet de révéler son intention: constituer une critique de nos représentations sociales comme terreau de la reproduction des dominations. Il s’agit de dénoncer l’impunité qui organise la perpétuation du crime. Dans le cadre de la famille, inspiré par le travail de Neige Sinno et de Dorothée Dussy, le metteur en scène trace une forme de sociogramme de l’inceste dans le milieu où il a grandi. D’ailleurs cette dramaturgie acceptant le titre d’ ”intervention sociale” cherche à remettre en cause notre regard condescendant sur les victimes, à interroger notre rapport à la théâtralité.
On assiste à des scènes de violence montrées dans la banalité de la quotidienneté, mises en abyme par la visibilité des opérations de tournage et par leur redondance. On voit sa mère réaliser un avortement clandestin, chez elle ; toutes les opérations en sont décrites, montrées, surjouées. Le dernier tableau est une impressionnante photo de famille, sur laquelle le fusil exprime l’omniprésence du crime.
Eddy d’Aranjo livre une expérience théâtrale riche, réflexive, puissante, mais il fait le choix de nous en faire payer le prix. Expression trop pondérée, récits expressivement détaillés, lenteur des enchaînements. On a le temps de se demander où est passé le théâtral ; c’est que cette scénographie de vérité, qui exhibe sa propre fictionnalité, suscite une interrogation vivante qui ne se déploie que dans l’explicitation indéfinie de son geste.
christophe giolito
Œdipe roi
d’Eddy d’Aranjo
avec Edith Biscaro, Eddy D’aranjo, Clémence Delille, Marie Depoorter, Carine Goron, Volodia Piotrovitch d’Orlik.
Dramaturgie Volodia Piotrovitch d’Orlik ; collaboration artistique William Ravon ; scénographie, costumes Clémence Delille ; assistante à la mise en scène Margot Papas; lumière Edith Biscaro ; vidéo Pierre Martin Oriol ; son Martin Hennart ; assistante aux costumes et à la scénographie Zoé Gaillard et l’équipe technique de l’Odéon Théâtre de l’Europe. Le décor, les costumes et les accessoires ont été réalisés par les ateliers de l’Odéon Théâtre de l’Europe.
Au Théâtre de l’Odéon Ateliers Berthier 1, rue André Suarès 75017 Paris,
du 7 au 22 février 2026, durée 3h40, du mardi au samedi à 19h30, le dimanche à 15h.
Toutes les représentations sont surtitrées en anglais représentation surtitrée en français le dimanche 15 février.
Location +33 1 44 85 40 40 https://www.theatre-odeon.eu/fr/oedipe-roi-25-26
Production Odéon Théâtre de l’Europe.