Nicolas Werth, L’Ile aux cannibales : 1933, une déportation-abandon en Sibérie

Nicolas Werth, L’Ile aux cannibales : 1933, une déportation-abandon en Sibérie

L’histoire tragique des déportations de masse programmées et mises en oeuvre pendant les grandes purges staliniennes

Nicolas Werth, ancien attaché culturel de l’ambassade de France à Moscou pendant la Perestroïka, peut être considéré comme une des principales têtes de pont de la recherche historique française dans l’exploration des archives de l’ancienne URSS. Ses publications nous permettent de suivre le cheminement d’une pensée en constant renouvellement qui cherche à comprendre la mise en place de ce régime particulier de l’histoire politique du XXe siècle qu’est le stalinisme. Des cartons des archives soviétiques Nicolas Werth a cette fois mis au grand jour l’histoire des déplacés spéciaux de Nazino. Nazino est une île perdue au milieu de l’Ob, aux confins de la Sibérie occidentale. Au printemps 1933, près de six mille personnes y sont débarquées. Souffrant alors de la faim, atteints par la dysenterie, certains finissent par s’entredévorer. Aujourd’hui encore cette île porte le surnom de « l’île aux cannibales ». Pourtant, là n’est pas l’essentiel, car, comme le reconnaît l’auteur plusieurs fois, les cas de cannibalisme, s’ils sont attestés par les enquêtes qui ont suivi, n’ont été que très minoritaires. Des six mille déportés de Nazino, deux mille ont survécu. Les quatre mille disparus ne représentent qu’1 % de l’ensemble des déportés disparus pour la seule année de 1933. Ce n’est donc ni le cas extrême de ce cannibalisme, ni le bilan macabre et comptable qui ont intéressé Nicolas Werth. À partir de cette étude de cas, il a plutôt cherché à dégager les articulations entre la définition d’une politique générale d’une part et sa mise en œuvre d’autre part ; il a mis le stalinisme ou plutôt la stalinisation du pays à l’épreuve des faits. Il s’agissait pour lui de démonter les mécanismes de mise en place d’un plan utopique d’ingénierie sociale.

L’histoire de Nazino se situe d’une part dans le prolongement direct de la dékoulakisation, c’est-à-dire de la politique commencée au début des années 1930, visant à l’élimination de la paysannerie indépendante. L’histoire de Nazino préfigure d’autre part la période dite des grandes purges de 1936-1938 qui ont été surtout une tentative d’éradication définitive de tous les « éléments nuisibles » de la société et pas uniquement un mouvement d’épuration au sein du Parti (ces grandes purges seront d’ailleurs l’objet du prochain ouvrage de Nicolas Werth). Le « plan grandiose » mis en place par Staline et Iagoda, sorte de ministre de l’Intérieur, prévoyait de désengorger les prisons et de débarrasser les villes de tous les « élements nuisibles » en envoyant cette force de travail coloniser et mettre en valeur les terres du Far East soviétique. On assiste alors à une véritable esthétique de la planification associée à une volonté obsessionnelle de classifier. Cette catégorisation extrême n’empêche pas de regrouper dans la catégorie des « éléments nuisibles » des prisonniers de droit commun et des personnes arrêtées par l’arbitraire le plus terrible, parce qu’il fallait nettoyer les villes avant le 1er mai. Voici le cas présenté dans l’ouvrage, parmi de nombreuses autres victimes de la passeportisation, de Rakhemtziona : 
12 ans, ne parle pas le russe, était en transit à Moscou. Sa mère l’a laissée seule à la gare pendant qu’elle essayait d’acheter du pain. La fillette a été arrêtée par la police comme jeune vagabonde et déportée seule. 
Les prisonniers de droit commun ont imposé leur loi sur l’île de Nazino, installant une sorte de terreur parmi les déplacés.

Le « plan grandiose » tourna court et apparut comme un échec cuisant entraînant ce qu’on peut appeler, en écho aux travaux de Norbert Elias, un processus de « décivilisation » : entre les théories centrales et les réalisations concrètes de la périphérie, le décalage et les difficultés d’organisation étaient tels qu’ils ont conduit à une forme de massacre collectif. Les détails sont importants : on livra aux « éléments déclassés » quelques sacs de semoule et de sel ainsi que vingt tonnes de farine, mais aucun conteneur pour la conserver. Ne disposant d’aucun ustensile de cuisine, les déportés mélangèrent directement la farine avec l’eau du fleuve sans pouvoir faire cuire la pâte, étant donné qu’ils étaient incapables de construire des fours à pain sans matériel. Beaucoup cherchèrent à s’enfuir sur des radeaux de fortune et moururent noyés. Les fuyards les plus endurcis emmenaient avec eux une « vache », c’est-à-dire un novice destiné à être « saigné » et dévoré si les vivres venaient à manquer dans l’immensité de la Taïga environnante. Les rapports d’enquête abondent en mutilations, crimes, viols et véritables chasses à l’homme menées par les villageois de ce Far East soviétique lassés des vols et des attaques commis par les déplacés les plus actifs… L’installation des villages spéciaux tourne au jeu de massacre. Les captifs rétorquent alors aux commissaires envoyés sur place : « Vous affamez le peuple. Eh bien nous nous mangeons les uns les autres. »
Peut-on parler alors d’un « cannibalisme d’État » ? Ce massacre était-il programmé ? Non, mais il résulte directement de la politique répressive mise en place par Staline et d’un véritable emballement administratif et répressif.

Une fois encore, la réalité dépasse la fiction. On est au-delà des visions d’un Kafka ou d’un Orwell. Ce n’est pas le totalitarisme dans toute sa puissance qui fait peur ici, mais plutôt le totalitarisme dans toute sa faiblesse. Ce qui peut effrayer dans le totalitarisme c’est le côté inhumain d’une machine broyant les individus, mais ce qui rend ici la chose plus terrible encore, c’est l’échec, non pas un échec programmé mais l’échec terriblement humain d’une machine administrative et policière. Ce n’est pas l’efficacité du système qui effraie, mais plutôt son incapacité, son impossibilité de faire face aux obstacles imprévus, de s’adapter aux erreurs et mesquineries humaines ainsi qu’aux contingences géographiques.

Confronté aux archives, l’historien ne peut ni inventer, ni imaginer la réalité, elle se livre d’elle-même dans ce qu’elle peut avoir de plus terrible et de plus froid. À partir de là, l’historien, sans juger ni condamner – c’est là tout le talent de Nicolas Werth, qui s’était désolidarisé de la préface du Livre noir du communisme – élabore des concepts qui donnent un sens et une explication à cet éclatement, à cette dispersion de ces trajectoires individuelles parfois tragiques. Ainsi le lecteur peut espérer acquérir une meilleure connaissance de l’homme, de ses formes sociales, passées et présentes. 

camille aranyossy

   
 

Nicolas Werth, L’Ile aux cannibales : 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Librairie Académique Perrin, 23 février 2006, 204 p. – 17,00 €.

 
     
 

Laisser un commentaire