Nasser Djemaï, Une étoile pour Noël
Nasser Djemaï livre une pièce de formation / intégration / désintégration, et un beau problème tragi-comique sur les transfuges sociaux
Le père demande au petit Nabil de ne pas lui ressembler, de ne pas finir mineur, dans la merde de la misère : il faut qu’il devienne ministre, le Premier ! S’enclenche alors une marche infernale dans la machine à broyer de la société française intégratrice par désintégration, symboliquement dénoncée par ce carré de poudre blanche de la maison, tracé par Nabil au début de la pièce, qui se brise à coups de pied et de ceinture.
Car Nabil va écouter son père, et on le suit depuis la sixième jusqu’au bac, broyé, brisé dans sa naïveté généreuse par des adultes ogres et vrais, qui en font un ambitieux bobo sans vergogne, si ce n’est celle de sa naissance.
Dans cette belle pièce où Nasser Djemaï, seul sur scène, nous fait vivre et voir les différents éléments conditionnant sa « réussite », c’est le problème de l’insertion et de la « tolérance » française – mot bien prétentieux aujourd’hui, mais encore trop d’actualité – qui est posé à travers le cas d’un transfuge social qui, comme tout transfuge, souffre et se perd dans cette société élitiste.
Bourdieu nous l’explique : le transfuge souffre d’un habitus clivé, fragmenté entre deux mondes, en perte d’origine et sens, sa douleur est sans limite. Nasser Djemaï, lui, nous le montre et le fait vivre, et on rigole fort – faut pas rigoler trop fort quand on est au théâtre, lui apprend cette grand-mère d’un ami, qui lui apprend aussi que pour réussir, il faut un beau nom, Noël, par exemple… On rit, et on pleure… quand un père chasse son fils, avec rage, et douleur, quand un ami d’enfance, un peu vantard, mais finalement bien sympathique, n’arrive plus à reconnaître Nabil, et s’en fait même, avec une naïve cruauté, remontrer par lui…
Assez café-théâtre, dans un ensemble agréablement caricatural – caricature des mensonges que notre société se chante comme beaux idéaux – cette pièce est ravissante, touchante de vérité et de justesse, dans le grossissement burlesque de ses personnages.
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samuel vigier
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Nasser Djemaï, Une étoile pour Noël A Avignon jusqu’au 30 juillet, au théâtre du Chien qui fume à 12h20. |
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