Musée haut-Musée bas

Musée haut-Musée bas

Le musée est-il chaud, est-il le froid ? Est-il haut, est-il bas ? Y a-t-il des veaux, y a-t-il des rats ?…

Duchamp au théâtre !

Le postulat de départ est passionnant : dans un musée – celui, stupéfiant de la scène – le monde quotidien pénètre, cocasse, vaniteux, loufoque, émerveillé. Le projet de la pièce est de réinjecter dans la manière même dont on vit le musée folie, liberté et passion qui habitent les œuvres exposées. Dans un musée normal, la civilisation castratrice est omniprésente : l’on doit s’avancer silencieux dans cet espace sacré, cérémoniellement, plein de retenue, policé et raisonné, programmé pour le silence. Ceci pourtant face à des œuvres qui sont elles-mêmes un hymne à la liberté et la dépense joyeuse ou catastrophique de l’esprit… Sur scène, il s’agit de transposer un musée où la vie fiévreuse se réveille, s’enthousiasme, explose, s’exprime comme les costumes colorés et vifs chantent la bonne humeur.

Le spectateur fait l’œuvre d’art constatait Duchamp. Les œuvres, ici, ce sont les visiteurs, artistes d’eux-mêmes. Dans des décors radieux – d’immenses paneaux blancs coulissent sur lesquels parfois des images d’œuvres ou de visions sont projetées – des tableaux vaudevillesques se succèdent, s’entremêlent sur un rythme effréné, servis par une verve pleine de bons mots, de jolies sorties. Il s’agit à la fois de libérer la force de joyeuse du spectateur et de se jouer de ses passions moyennes, quotidiennes. Les relations entre culture et vie sont complexes : dans cet espace sacré du musée les voies chantent, les corps se libèrent de leur démarche quotidienne – un ballet des employés signé Jean-Claude Gallotta fait exploser la vitalité de ceux qui travaillent le jour. Mais en même temps, Jean-Michel Ribes peut évoquer avec esprit la lutte de la culture contre la nature, raillant l’écologisme à tout-va en soulignant que l’esprit de la culture a toujours été de s’opposer à la nature en la soumettant. La beauté de la nature, nous rappelle-t-il, est une conception assez moderne – et produit d’un travail culturel, celui des artistes qui l’ont chantée. Il a fallu l’avènement de la conscience classique pour que le monde naturel s’oppose à nous, ou que nous nous situions à son opposé… Un matricide esthétique par un jeune artiste – idée assez judicieuse – pourra ponctuer la chose : il faut se libérer de nos dépendances naturelles qui castrennt nos libertés mentales.

Un vaudeville loufoque se joue alors ; sont évoqués dans les murs du musée les crises quotidiennes – de famille, duc couple… – les problèmes de la société – le chômage, le racisme – tandis que se développent des situations improbables : on voit des employés de musée rendus incapables de supporter le quotidien à force de vivre au milieu des oeuvres d’art, tel celui-ci qui ne peut plus séjourner dans un chalet, faute de pouvoir admirer un coucher de soleil qui ne soit pas signé Turner. Le sexe ici se libère et prolifère, et on peut trouver plaisant ce passage où les visiteurs se découvrent visiteurs… d’eux-mêmes – scène jouant sur la nature ambiguë du musée, que Duchamp avait tant troublé : qui visite quoi ? ou qui ?

Mickey au musée…

Un projet passionnant donc, d’heureuses trouvailles, mais, au bout du compte, le résultat est assez inégal : il y a trop de longueurs, trop de faiblesses poétiques.
Au temps des romans-feuilletons, il y avait le vaudeville uni et dramatique, à l’époque des magazines sensationnels et du roman-photo, apparaît la pièce rhapsodique, mélange de saynètes jouant sur les clichés formels du théâtre de boulevard – situations hyperboliques, couple raillé, mise au jour des petites failles intimes pour mieux les combler ou les évacuer. Modèle dont s’inspire sans doute ce spectacle, d’où ses inégalités. On entendra ainsi des blagues et railleries qui gênent par leur mièvrerie lorsqu’il s’agit de problèmes sérieux comme le racisme, qui est prétexte à faire sourire à la hâte – et encore… – plutôt qu’à inciter à la rélfexion. Ajoutons que ces saynètes s’étirent souvent trop longuement ; le procédé ingénieux, l’invention de départ sont exploités jusqu’à la corde et s’épuisent pour laisser place à une lassitude pesante. Répétons-le : il y a trop de longueurs ! Le rythme en pâtit et le spectateur aussi !

Le travers inverse se présente aussi – celui de la précipitation sans esprit : après la venue d’un ministre admiratif devant des centaines de photos de sexes masculins, Mickey vient sur scène avec un phallus rouge et noir qu’il allume… et tout explose. Ne parlons pas de mauvais goût – ce serait risquer de se voir traités d’idolâtres de la culture confrontés à une scène qui serait, elle, libertaire et dénonciatrice des incroyables castrations mentales qui snous sont infligées dans un lieu où pourtant la frénésie de l’esprit prolifère. Loin de nous l’intention de nous ériger en chantres de la Culture majeure – nous allons pourtant nous adonner à une considération formelle esthétique : ici, le jeu s’affole et introduit un surcroît de loufoquerie scénique qui épuise sa propre signification. Nous n’avons pas été choqués, non : nous nous sommes seulement ennuyés, ce qui est plus grave. Un ennui d’autant plus pénible que le sujet du spectacle était prometteur.

Finalement, concluons : beaucoup de rires, de jolies choses, de bonnes trouvailles, mais nous nous sommes trop ennuyés face aux longueurs, sans compter quelques propos qui nous ont paru faibles ou ambigus sur des questions sérieuses.
Personnellement…Bof.

Musée haut-Musée bas
Mise en scène :
Jean-Michel Ribes
Assisté de
Patrick Cartoux et Kéa Ostovany
Avec :
Jean-Damien Barbin, Emeline Bayart, Catherine Beau, Patrick Dutertre, Annie Grégorio, Christian Hecq, Micha Lescot, Patrick Ligardes, Anne Saubost, Paola Piccolo, Eric Verdin, Virginie Vives et Karina Beuthe
Décor : 
Patrick Dutertre
Costumes : 
Juliette Chanaud
Lumières : 
Marie Nicolas
Chorégraphie 
Jean-Claude Gallotta

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