Gouaches
Un huis clos inquiétant où trois paumés dévident leurs angoisses, sans issue, peut-être l’art ? De jeunes gens prometteurs
Tout part d’une fille, une paumée qui fait les poubelles, et trouve un mini poste. S’initie une danse fiévreuse – frénétique de tonus charnel, de rage et de sensualité. Sa copine la retrouve, paumée lunaire, perdue naïvement belle, victime de la baise pervertie, qui a besoin de médocs. Un troisième s’incruste, il demande de l’aide pour rentrer dans un appart, il a perdu ses clefs… personne ne le croit évidemment, mais la naïve le suit, et alors la danseuse frénétique ne peut que suivre le mouvement. Dans une des pièces, ils trouvent une vieille perdue dans son rocking-chair, qui prend la naïve pour sa fille – et elle-même se prend au jeu ; dans la cuisine, son époux, immobile, qui tient son accordéon, que nous ne verrons pas, et qui marque pourtant profondément la scène de ces écorchés vifs. Commence alors un huis clos douloureux et sobrement profond.
Tout autour de l’enfant naïve, tournent les autres, et leurs traumas, leurs douleurs, leurs impuissances : la drogue, le fantasme, le sexe corrompu, le désir, l’absence de désir… l’épuisement. Toutes leurs énergies se sont taries, les horizons sont clos. Le beau texte de Séréna touche par sa simplicité, la pureté de sa langue, langue du désir et de la perte, de l’égarement sans flamme romantique qui manquerait la vérité dérisoire des loosers, une langue qui flirte parfois avec celle de Beckett, elliptique, fragmentée, brisée, emportant sur scène le regard de ces jeunes êtres paumés dans la recherche sidérée d’un Ailleurs absent qui les isole plus absolument, et pourtant les rend d’autant plus présents, touchants, charnels et vulnérables. À ces moments de rêve trouble, ils soliloquent, leurs regards perdus dans le vague, comme en extase, et pourtant se touchent, s’appuient l’un contre l’autre, presque beaux comme les jeunes Outsiders de Coppola rêvant aux étoiles alors que tout est douleur et vide dans leur existence : il y a de réelles affinités entre ces deux univers, qui communiquent.
Chacun y va alors de sa petite histoire, de son trauma, d’une sexualité blessée, peut-être du traumatisme d’un inceste suggéré – et chacun des acteurs a le visage de son rôle : marqué, noirci, effaré ! Tous ont leur personnage gravé dans leurs traits. Ici, toutefois, tout psychologisme réducteur qui renverrait idiotement la vérité des marges à un seul drame des familles est intelligemment écarté par le texte et la scène : il s’agit d’offrir un constat d’effroi, d’effarement, et un univers traumatique – et lorsque la naïve enfant fait son rêve bête mais profond d’être « normale » comme les normaux dans un restaurant, servis par un serveur propre et repectueux, le jeu, les lumières, l’ombre… savent écarter la tentation d’y voir autre chose que l’utopie dérisoire, l’ultime dérive vide d’une enfant brisée que tous possèdent – ou tentent de posséder – comme un morceau de chair… Ce n’est en aucun cas l’apologie de ce que certains pourraient nommer « normalité ».
Au psychologisme – notamment celui qui interprète la marge comme trauma personnel, comme héritage maudit des familles – se substitue donc une vision entée sur une présence réelle, celle de jeunes paumés, pris dans quelque chose comme une anecdote que l’on pourrait appeler catastrophe si la catastrophe n’était leur quotidien. Plitôt qu’une explication, qu’un schéma d’analyse, c’est une présence qui s’offre et s’expose ici ; une présence pourvue d’une puissante dimension symbolique : après avoir été happé par la danse tendue et farouche – élastiquement musculaire – de la sombre Amala Saint-Pierre, le spectateur peut penser, à voir les acteurs bras ballants en jouant, en se regardant, que ces jeunes gens n’ont pas encore acquis la maîtrise totale de leur corporéité scénique, de leur jeu musculaire, qu’ils ne se sont pas encore fondus plastiquement dans leur personnage… Mais on écarte vite ce soupçon, on comprend la nécessité signifiante de cette atonie, de cette déterritorialisation de la chair opérée par l’acteur. Cette désertion de son corps est bien celle des personnages, qui sont des épuisés ; peu à peu ce sont leurs virtualités vitales, libidinales, leurs investissements de désir et d’action à l’égard du monde et qui pourraient donner sens à celui-ci qui s’épuisent, se tarissent…
Lorsqu’ils s’efforcent – sans effort réel, sans recherche appliquée – de se parler les uns aux autres, leur corps abandonné, sans ressort, leur chair dévitalisée, exprime ou plutôt montre leur impossibilité foncière à communiquer, et davantage même ! leur incapacité à s’insérer dans leur carne, leur peau, à prendre position dans ce monde : on les a dépossédés de leur chair ! Cet espace qui est leur, cet appartement squatté, est lui-même voué à l’entropie, espace que des boîtes de thon éventrées envahissent – clin d’œil à Ionesco et la prolifération objectale vénéneuse qui était son style ?
Certes, ces personnages savent danser, ils traversent l’espace en fureur et rage, dans un jeu de lumières déclinantes, mais c’est alors une possession du corps rageuse et désespérée, celle qui vide les lieux et n’exprime pas, qui explose les forces de l’être au lieu de les célébrer et de les faire jouir comme peut le faire la danse « en général ».
Dans ce squat, espace réel mais en même temps bien symbolique puisque proche, nous l’avons dit, des entropies ionesciennes, la langue se joue en suggestion, évocation de l’horreur – et dans cet appartement rien ne se passe, rien n’advient, les possibilités de faire drame sont mortes : un meurtre, un matricide, ne fait même pas scandale. Dans cette archipel du cri sans horreur, seuls les gens qui vont au resto, les ex-chefs d’équipe ont des histoire – quelque chose leur arrive ou ils vont au théâtre d’Aristote – les paumés, eux, sont sans histoire.
Il y a des tensions, certes, des tendresses qui pourraient faire des contes, des aventures, des romans, des idylles… mais finalement si molles, si faibles – ces êtres n’arrivent à rien, et tout passe dans l’oubli. Nous sommes alors véritablement proches de l’univers de Sartre : la vie ne connaît pas de destin, de drame, de moment parfait, ni même de ces moments d’aventures qui n’ont lieu que dans les romans – pas dans la vie où, répétons-le, il ne se passe rien, où rien n’advient…
À une logique aristotélicienne de l’Action comme unité d’aventure et de sens sur la scène classique, se substitue une scène de saynètes, de tableaux, de crispations angoissées qui se lient les unes aux autres et se touchent par le seul fait d’une petite musique dérisoire bien choisie. Pas de dénouement ici, qui serait un hommage rendu à la vie Majeure et instituée, la vie bourgeoise, et son théâtre où les choses se résolvent et atteignent un état stable car le dénouement classique est la remise en ordre d’un monde qui subsiste et ne changera jamais. Ici, pas de dénouement, donc. Certes, une échappée s’offre à ces personnages dans l’art même : danse, gouaches appliquées sur le visage de la mère avec une tension fascinante chez Stanislas Netter, dessins jonchant le sol, accordéon précieux du mari – mais qu’il s’agirait de foutre contre le mur ! et la fuite dans les acides, dans le sexe, dans le rêve, la naïveté… Mais finalement, finalement, même cette voie, qu’entraîne-t-elle ?
Certes, il faut reconnaître que chez ces jeunes acteurs, le jeu vocal manque parfois de maîtrise – des tensions levées manquent de suivi, un comique virtuel de dérision qu’autoriserait le texte n’est pas exploité – leur voix se cherche encore, mais ils la trouveront assurément. Leur jeu sur l’atonie musculaire, en contraste ou en harmonie avec les expressions du visage, demande à être développé et mieux maîtrisé – les passages à un jeu plus expressif ne sont peut-être pas toujours justifiés.
Notons que le tableau du matricide manque, il nous semble, de puissance nerveuse, de tension, hésitant entre la violence et son absence. En outre, le texte souffre de certaines digressions didactiques, de plaidoyers ou réquisitoires trop explicites, trop démonstratifs pour cette scène de la présence monstratrive. Si certains de ces passages sont bien servis, ancrés dans la poésie – telle l’évocation de ces jeunes ados qui tuent, qui tuent, qui se tuent – d’autres au contraire sont trop ampoulés, déplacés dans l’économie du texte, comme ce réquisitoire violent contre les ex-chefs d’équipe. Par moments, le texte « tape » trop directement sur la société de consommation, en pointe trop du doigt les méfaits – bien qu’elle soit cause du drame de ces jeunes paumés. Certes, ce système marchand, dont Koltès a pu sentir l’influence dans les coordonnées tordues et affolées des marges qui se perdent, oublie, abandonne ces dernières, mais ne structure-t-elle pas, aussi, leurs désirs et leurs douleurs ? Nous ne nous prononcerons pas…
Malgré quelques failles, quelques faiblesses, ces jeunes gens servent avec justesse un beau texte à découvrir ; les trouvailles scéniques et dramatiques sont suffisamment nombreuses pour happer le spectateur fasciné, et le convaincre de voir dans ces fragilités des promesses de réussite et d’achèvement. Souhaitons-leur du courage et de la persévérance – de la jeunesse !
samuel vigier
Gouaches
Mise en scène :
Lélio Plotton
Avec :
Léa Froment, Marie Louchard, Stanislas Netter, Amalà Saint-Pierre
Lumières :
Anne Müller
Durée du spectacle :
1 h 20