Miroslav Penkov, A l’est de l’Ouest
Un livre aux qualités sans doute surestimées
Ce recueil de nouvelles d’un auteur américain d’origine bulgare, précédé par une réputation flatteuse pour avoir reçu notamment le prix de la BBC, commence par deux textes qui laissent perplexe. “Makedonija“ évoque l’histoire d’amour, remontant à 1905, entre un jeune homme parti combattre les Turcs en Macédoine, et sa fiancée vouée à épouser un autre. Le narrateur, qui découvre l’existence du fiancé d’autrefois des décennies plus tard, dans la maison de retraite où il habite avec sa femme, paralysée et muette, suppose que Nora a gardé le journal du guerrier, en cachette, parce que c’était lui, son grand amour ; il en vient non seulement à la comprendre, se considérant somme toute comme un lâche, mais aussi à lire ce journal à voix haute devant elle et leur petit-fils. Bizarrement, au fil de cette histoire qui devrait nous émouvoir, on éprouve l’impression que tout en elle sent l’artifice, voire l’exercice scolaire sur un sujet imposé : le contraste entre le héros et l’homme ordinaire ; les écrits du guerrier, grandiloquents et manquant de naturel au plus haut point ; la confession finale du narrateur, censée racheter une lâcheté de jadis…
La nouvelle suivante, qui donne au recueil son titre, produit à sa façon la même impression. Cette fois-ci, il s’agit des amours contrariées de deux cousins, Vera la Serbe et “Pif” le Bulgare, qui vivaient, dans les années 1970-1980, des deux côtés d’une rivière faisant office de frontière. La manière dont ils se retrouvent en secret – de nuit, au milieu de l’eau, en prenant appui sur la coupole d’une église engloutie – rappelle irrésistiblement l’univers d’Emir Kusturica, tout comme la caractérisation des personnages et l’esprit tragi-comique du texte. Là encore, on n’y croit pas du tout, et pas seulement parce que l’imitation est trop voyante : les protagonistes ne parviennent tout bonnement pas à prendre vie à nos yeux.
Plus loin dans le recueil, on trouve en revanche des nouvelles qui sentent le vécu : “La croix et la bannière“ et “Le devchirmé”. Situées respectivement en Bulgarie et aux États-Unis dans les années 1990-2000, elles ont pour point commun de dépeindre un type de personnage avec lequel l’auteur semble s’identifier : une sorte de raté mécontent et de lui-même, et du pays où il vit (quel qu’il soit), qui manque d’argent, mais pas quand il s’agit de boire, et dont le sentiment le plus constant, implicite ou explicite, est le “yad“ ainsi décrit : « c’est de la jalousie, mais pas seulement. C’est aussi du dépit, de la rage, de la colère, mais en plus élégant, plus complexe. Ça peut être de la pitié, le regret d’avoir fait, ou pas, quelque chose, d’avoir raté une occasion, d’avoir gâché sa chance. » (p. 282)
Dans les deux textes, le protagoniste se contente de se complaire à cet état d’esprit, de façon convaincante mais qui ne le rend pas particulièrement sympathique. Pourquoi ne fait-il que s’y complaire ? Peut-être parce qu’il ne réfléchit jamais vraiment, de même que l’auteur n’approfondit jamais les thèmes qu’il ébauche. Il en résulte, en définitive, un livre tout sauf mémorable, dont on se demande comment il a pu être à ce point surestimé. (Grâce à son exotisme ?)
agathe de lastyns
Miroslav Penkov, A l’est de l’Ouest, Héloïse d’Ormesson, mai 2013, 320 p.- 18,00 €