Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places
Une fenêtre ouverte sur un monde, sur un savoir en pleine refondation : la géographie comme on l’aime. Offensive et citoyenne
Il existe des manifestes doctrinaires, qui vous emmèneront, vous emballeront pour vous enfermer, plus tard et plus loin. Et puis il y a les manifestes salutaires ; qui luttent et s’affirment en devenir. Michel Lussault signe ici un manifeste du deuxième type.
Michel Lussault est un géographe français important ; il fait partie de ceux qui comme Jacques Lévy (j’en oublie) contribuent fortement au dynamisme et au renouvellement de la géographie française contemporaine. Discipline en pleine refondation, peu de personnes le savent. Que vient faire un géographe chez Grasset ? Il y a des maisons d’édition moins trendy et plus austères davantage spécialisées dans la géographie ; je le sais, je l’enseigne… comme je peux, d’ailleurs, car je suis historien de formation…
Eh bien, justement, il fallait que ce livre soit lu et prenne le plus de place possible dans le champ du débat public. Car le renouvellement doctrinal, le bouillonnement géographique épistémologique nous concerne tous. Vient donc le moment où la géographie ne doit plus être faite exclusivement pour les géographes. Il s’agit de sortir du monde des initiés, des pratiquants et praticiens pour aborder le champ du commun, mieux : du citoyen. La géographie fermée, classique devient ouverte et offensive.
« Géographie, science de l’espace », définition classique bien sûr mais profondément renouvelée ici. D’une part parce qu’il ne s’agit pas d’essayer de faire de la géographie une science exacte, au langage trop fermé. Ce serait la réduire et tuer par là-même son potentiel de questionnement. Bien sûr en s’abritant derrière un langage technique, certains se sentiront à l’abri et garderont leur place au chaud… pas d’ouverture ; pas de risque et c’est la mort lente.
D’autre part parce qu’ici l’espace n’est pas pris comme une simple étendue mais comme un état de relation, un système relationnel entre des acteurs, un « ordre de coexistants » pour reprendre une formule de Leibniz. Oh lala, j’en vois qui fuient déjà… Mais non ! Il ne s’agit pas de poser un savoir d’autorité comme ça, référencé, lourd. Non, Michel Lussault s’attache d’abord à l’exemple, il expose d’emblée et rebondit sur des situations qui posent problème : le faux hall d’immeuble de Graville-la- vallée, l’arbre des Jena six, un vendeur de coquillages sur une plage en Inde, un freezing sous la tour Eiffel. Autant de « faits spatiaux totaux ». Ces situations sont partout, autour de nous. Nous les parcourons, sans penser, sans voir que nous sommes nous-mêmes des opérateurs spatiaux puissants, définissant des stratégies, nous positionnant dans des luttes spatiales concrètes.
L’espace n’est pas uniquement ce cadre neutre que l’on observe avant d’agir. Les questions fondamentales qui nous mènent et nous déterminent sont celles de la distance – à quelle distance sommes-nous les uns des autres ? Comment supporter les « intrusions offensives » ? – et de la place, qui ne se réduit pas à l’emplacement. En articulant la distance avec la place, on pose la question du partage. Question sociale fondamentale.
Dessiner une carte c’est déjà agir sur une portion, la réglementer, la définir. Dessiner c’est (se) projeter et prendre place. Alors oui, bien sûr, on a encore besoin des géographes pour faire la guerre, en Afghanistan par exemple. Une autre géographie est donc possible, hétérodoxe et libératrice. Elle ne sert pas simplement à expliquer ou accompagner des phénomènes – ce qui revient quand on l’enseigne à légitimer un état du monde et à en préparer des acteurs normés – mais à en analyser les enjeux.
En échappant à la simple description, les paradoxes se révèlent mieux. En pointant les ambiguïtés on réveille le citoyen. On connaît la tarte-à-la-crème des conteneurs et des aéroports pour décrire la mondialisation. Or à l’ère de la mobilité, les stations et stationnements sont mal vus – surtout les autonomes – qu’ils soient dans les halls d’immeuble faits pour être traversés ou dans les centres commerciaux, ces halls qui ont si peu de bancs… Devant les potentiels de franchissement, il s’agit d’être repéré, inscrit dans une traçabilité exigée. L’ère d’Internet est aussi celle du biométrique. Et dans un monde qui se réduit – encore une formule tarte-à-la-crème qui ne prendrait l’espace que comme une simple mesure – on forme des gated communities.
Le problème est qu’une fois le cadre spatial posé, cantonné, limité donc et méprisé de fait, on garde l’habitude d’appliquer aux faits communs ou exceptionnels des grilles d’analyse historique et sociale pertinentes et convenues. Or dans un monde qui crée de l’espace en permanence, atomisé en bulles et en sphères interreliées, le temps des luttes sociales est peut-être terminé.
Il faut que les libraires placent ce livre à côté des autres essais des pseudo-spécialistes intellectuels à la mode qui, sachant parler de tout, ne renouvellent rien. L’abyme n’en sera que plus net, la distance immédiate et le livre à sa place. Car il montre qu’il existe une autre façon de penser par l’exemple.
c. aranyossy
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Michel Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Grasset coll. « Mondes Vécus », mai 2009, 221 p. – 16,5 €. |
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