Michel Lambert, La Maison de David
Publié en 2003, La Maison de David vient de recevoir le Prix Triennal du roman de la Communauté française de Belgique
L’on a beau dire et redire que l’on aimerait contrer le ryhtme toujours plus rapide de l’actualité éditoriale, et contribuer à éviter la disparition programmée des livres au bout de quelques jours de présence sur les étals des libraires, la tâche est quasi impossible à assumer – les nouvelles publications ne cessent de courir derrière ces résolutions, et de talonner impitoyablement les chroniqueurs, fussent-ils parmi les plus rétifs aux contraintes qu’impose le monde marchand. Seules des dilections propres à tel ou tel d’entre nous permettent de temps à autre à quelques titres de tirer leur épingle du temps et d’émerger des fonds brumeux des réserves… Et puis il y a des « rappels de circonstances » – des adaptations cinématographiques, ou des récompenses – qui extirpent certains livres de la pénombre où ils s’étaient endormis au fur et à mesure que s’éloignait la date de leur parution.
La Maison de David, un roman de Michel Lambert paru en 2003, revient ainsi à la « une » grâce au Prix Triennal du roman, décerné par la Communauté française de Belgique – en bas de page figure la liste complète des prix attribués par cette institution. Une récompense qui vient enrichir un palmarès déjà remarquable : sur neuf livres publiés cinq ont été primés*… S’il est toujours réjouissant de voir le talent couronné, la joie est plus vive encore lorsque le lauréat est un écrivain généreux, peu économe de son énergie quand il s’agit de défendre ses pairs – rappelons que Michel Lambert est co-fondateur du prix Renaissance de la Nouvelle1, juré du prix Rossel, et animateur de nombreux ateliers d’écriture.
Je m’empresse de saisir au bond l’opportunité d’évoquer ici ce livre qui me tient particuièrement à cœur. À cause de ses qualités littéraires certes mais aussi parce que, l’ayant chroniqué lors de sa sortie – bien avant que naisse lelitteraire.com… -, il m’amena à rencontrer son auteur et marqua ainsi le début d’une solide amitié.
Martial est peintre et enseigne le dessin à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. Ses œuvres se vendent mal ; sa vie sentimentale est flottante – il entretient une relation stable avec Odette mais ils vivent chacun de leur côté. Son meilleur ami, William, est journaliste et romancier. Marié à Nicole, il est constamment inquiet, sa crainte de plagier vire à l’obsession. Ni sombre ni rose, l’existence de Martial se leste d’un poids qui a nom Serge : son frère, dont on ne sait pas s’il souffre d’une vraie maladie mentale ou s’il est un hypersensible trop facilement destabilisé par ses affects, mais qui est contraint d’absorber force médicaments et d’habiter un appartement supervisé. À ce petit groupe, auquel se joint de temps en temps un vieil oncle de Serge et Martial surnommé Belmondo, viennent s’agréger, à la suite d’une rencontre de hasard sous la pluie, la jolie Danielle et son drôle de compagnon, Joseph Topchian, plus connu sous le sobriquet de Toulouse eu égard à sa faculté d’imiter Toulouse-Lautrec. Puis à la périphérie de ce noyau gravitent Max le détenu, Yseut Guise la comédienne, René l’étudiant taciturne, Josiane le modèle… Des relations se nouent, se resserrent, se défont ; des prises de conscience ont lieu, des dialogues commencent qui n’aboutissent pas. Chacun suit sa route en proie à ses combats intérieurs, à ses détresses, à ses regrets inavoués – des cris sont lancés en silence et l’on continue à vivre, bon an mal an. La pluie, elle, ne cesse jamais vraiment de tomber.
J’ai relu ce roman avec le plaisir propre aux relectures qui, ayant perdu l’éclat de la découverte, gardent néanmoins la saveur de la nouveauté parce que l’on s’y aventure fort d’un vécu supplémentaire. Je suis donc revenue à La Maison de David éclairée cette fois par les autres livres de Michel Lambert que j’ai lus entre temps. Étrange expérience en vérité que de se replonger dans un texte tout émaillé de commentaires crayonnés en pattes de mouche dans les marges… Si la plupart de ceux-ci ont encore leur consistance d’origine, que n’ont pas altérée les années passées et le savoir qu’a imprimé dans la mémoire une première lecture, beaucoup me paraissent aujourd’hui sybillins, incompréhensibles, tandis que de nouvelles intertextualités se bousculent – une foule pressante, d’autant que je viens tout juste de lire Une vie d’oiseau… Et les recoupements, les similitudes, les parallèles, les nuances, de se dessiner avec une évidence un peu confuse.
Outre de fortes empreintes sytilistiques – une même façon de ne pas lier entre eux les moments du récit et de les présenter comme une suite d’épisodes en pointillés, de ne pas insérer de références anté-narratives trop nombreuses ou trop précises et de laisser ainsi des blancs qu’il revient au lecteur de combler ; un même art de mêler avec une adresse infiniment subtile monologue intérieur et style indirect libre – se remarquent d’un livre à l’autre des récurrences de contextes, de thèmes, de figures humaines… Ainsi retrouve-t-on l’univers des arts plastiques – Maxime (La Troisième marche) est peintre, comme Martial, et Fouchet (Une vie d’oiseau) -, la pluie et la grisaille, l’ambivalence des sentiments, la difficulté, voire l’impossibilité de parler à ses proches – un mur identique sépare Serge et Martial, Maxime et sa mère, Paul et la sienne… Et ces feintes poignantes que sont les « fêtes entre amis », où l’on est joyeux sans joie, réfugié derrière un brillant de pacotille dont on se pare à coups de vin et d’alcool pour tenter d’exister un peu.
Dans La Maison de David disparaissent les lignes symboliques accusées d’Une vie d’oiseau – les fenêtres et autres surfaces vitrées interposées entre le regard et le monde, les visages éteints des nonnes âgées. Le roman prend, de la sorte, un tour narratif plus léger, comme si la distanciation s’était accrue entre l’auteur et son récit – au point qu’il semble s’être invité, par le truchement de Wiliam, le journaliste écrivain, dans sa propre fiction, avec une bonne dose d’humour et d’autodérision. Mais l’on décèlera peut-être aussi, à travers le comportement de William et quelques remarques acerbes de Martial – notamment celle qu’il lui adresse lors de la fête qu’il a improvisée chez lui : Tous tes personnages sont réunis, ce soir. – la trace d’une inquiétude, du moins d’un questionnement quant à la fameuse notion de « personnage », qui remplit des pages et des pages d’ouvrages critiques et théoriques.
D’ailleurs, la question se pose : faut-il encore parler de « personnages » dans les fictions de Michel Lambert ? Ce terme auquel s’attachent des idées si précises de construction, d’artifice, de figures creuses modelées pour les besoins de la cause romanesque avec tout ce que cela suppose de préméditations, de calcul… et de matière morte, ce terme est-il encore opérant ? Les êtres qui se meuvent dans ses récits paraissent tout droit importés de la « vraie » vie parce qu’il n’utilise jamais l’écriture pour les magnifier, ni dans leurs gloires ni dans leurs bassesses ; parce que sans jamais user de la première personne, il sait faire glisser l’énonciation d’une intériorité à l’autre puis revenir à une posture extérieure avec une infinie subtilité – l’intimité des uns, des autres est ainsi sans cesse à fleur de texte ; en lisant on se trouve âme contre âme et comment, alors, penser « personnage » davantage qu’en écoutant un ami se confier ? Subtilité encore dans la transcription des conversations, entamées comme des dialogues classiques et qui finissent souvent « à l’estompe », fondues dans le style indirect libre de la narration.
Ces quelques lignes vont à l’encontre de cette « vraie vie » d’où semblent venir Martial, Toulouse, Serge, Paul, Maxime, Béatrice, Odette… etc. et l’affirment comme une illusion littéraire – mais une illusion savamment fabriquée par un écrivain qui maîtrise assez son écriture pour la rendre transparente à l’humain et restituer à travers elle, avec une étonnante authenticité, les interstices qui empêchent les actes de coïncider avec les intentions avouées, les sauts émotionnels qui affectent la cohésion des pensées, les ombres rampantes qui bâillonnent et rendent muets sans que l’on en soit conscient.
C’est un peu tout cela qui s’exhale des textes de Michel Lambert que j’ai pu lire ; je n’y ai pas découvert des histoires, ni des « tranches de vie », mais quelque chose de plus brut, de moins définissable : de l’humain, de l’humain tiède, fluctuant, insaisissable et qui s’enroule autour de l’âme opiniâtrement.
Que l’évocation de La Troisième marche me soit prétexte à m’attarder sur la collection « Nouvelle », des éditions du Rocher, qui propose de véritables bijoux livresques – un petit format presque carré, une couveture toilée à rabats aux visuels allusifs, des cahiers cousus et un élégant papier crème, fin et lisse, si doux sous les doigts et sur lequel la typographie se détache sagement – que l’on n’aurait pu imaginer mieux conçus pour mettre en valeur ces nouvelles d’un type un peu particulier et difficiles à publier parce qu’à peine assez longues pour constituer un livre, elles le sont suffisamment pour rompre la brièveté ambiante d’un recueil de nouvelles. Ciselés comme des parures parce qu’elles reposent sur un très fragile équilibre entre la concision – parfois cinglante – de la nouvelle et le déploiement « atmosphérique » si l’on veut du roman, elles sont d’une forme rare qui justifie bien qu’on lui offre un peu de luxe éditorial. Parmi les parutions récentes, signalons La Mort jardine, de Francine de Martinoir, un récit couleur d’automne où Octave, libraire, cutlive ses souvenirs et tâche de cerner la personnalité de sa compagne, Régine, puis celle de son ami d’enfance, Jérôme Allard. Une histoire classique de retour sur soi et sur la vie que l’on a menée, servie par une belle et délicate simplicité de style.
1 – Découvrez ici l’e-terview que Michel Lambert nous accordait à propos du Prix Renaissance de la Nouvelle et, de là, par les « articles liés » du menu déroulant en début d’article, retrouvez toutes les archives du Littéraire concernant ce prix.
*Bibliographie de Michel Lambert
ROMANS
Une vie d’oiseau, 1988 (L’Âge d’Homme / De Fallois ; prix Rossel 1988. France Loisirs, 1989. Labor « espace Nord », 2006)
La Rue qui monte, 1988 (L’Âge d’Homme)
Fin de tounage, 2001 (Éditions du Rocher)
La Maison de David, 2003 (Éditions du Rocher ; Prix Triennal du roman 2007 de la Communauté française de Belgique)
NOUVELLES
De très petites fêlures, 1987 (L’Âge d’Homme ; prix de l’Union des éditeurs de langue française 1988)
Les Préférés, 1995 (Julliard ; prix de la nouvelle francophone de l’Académie royale de Belgique)
Soirées blanches, 1998 (Éditions du Rocher)
La Troisième marche, 1999 (Édition du Rocher)
Une touche de désastre, 2006 (Éditions du Rocher ; Grand Prix de la nouvelle 2006 de la Société des Gens de Lettres)
Prix littéraires 2007 de la Communauté française de Belgique
[Les informations qui suivent sont extraites du dossier de presse – NdR]
Remis le 22 février par Mme Fadila Laanan, ministre de la Culture, de l’Audiovisuel et de la Jeunesse.
Prix Quinquennal de l’Essai
D’une valeur de 10 000 euros, ce prix existe sous sa forme présente depuis 1925. Cette année, le jury, composé de Paul Aron, Éric de Bellefroid, Benoît Denis, Michel Grodent et Véronique Bergen, a crouronné François Ost pour son livre Raconter la loi (Odile Jacob, janvier 2004, 320 p. – 29,90 €.).
Prix Triennal du roman
Parmi 148 titres, le jury, composé de Ghislain Cotton, Jacques Franck, Thierry Leroy, Luc Norin et Pascal Verhulst, a élu La Maison de David, de Michel Lambert, mais tient aussi à attirer l’attention sur deux autres ouvrages remarquables, La belle voyageuse endormie dans la brousse, de Véra Feyder (Le Grand Miroir coll. « La Littéraire », janvier 2003, 530 p. – 20,00 €.) et Un puma feule au fond de ma mémoire, de Patrick Virelles (Labor, novembre 2004, 368 p. – 13,00 €.).
Les deux prix suivants sont décernés par la Commission des Lettres, composée de Roger Foulon (président), Anne-Marie La Fère, Ginette Michaux, Paul Aron, Jacques De Decker, Jean-Marie Klinkenberg, Jean Louvet, Jean-Luc Outers et Marc Quaghebeur.
Prix de la Première œuvre
D’une valeur de 5 000 euros, il a été attribué à Marc Pirlet pour son roman Le Photographe (Labor coll. « Grand espace Nord », juin 2006, 85 p. – 12,00 €.).
Prix du Rayonnement des Lettres à l’étranger
D’une valeur de 3 750 euros, il est revenu à Nathalie Aubert, actuellement Reader in french studies à la School of Arts and Humanities (Oxford Brookes University). Spécialiste de Proust, elle s’intéresse également à la littérature de la Belgique francophone.
NB – La Communauté française de Belgique édite un bimestriel culturel, Le Carnet et les instants, dont le numéro 141 (février-mars 2006) proposait, entre autres articles, une très belle présentation de « L’univers cohérent de Michel Lambert », signée Thierry Leroy.
Pour en savoir plus sur ce périodique et sur le Service de la promotion des Lettres de la Communauté française de Belgique, cliquez ici.
isabelle roche
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Prix littéraires de la Communauté française de Belgique remis le 22 février 2007 à la Maison du Spectacle La Bellone – 46, rue de Flandre – 1000 Bruxelles. |
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