Michel Ellenberger, Cartouche. Histoire d’un brigand – Un Brigand devant l’Histoire/ P. Leclair, Histoire des brigands, chauffeurs et assassins d’Orgères
En deux livres voilà les bandits du passé rendus au présent, grâce aux éditions de La Bibliothèque
Vient l’automne et La Bibliothèque s’encanaille… Connue pour être de celles qui marchent hors des ornières du marché éditorial, se plaisant de surcroît à vivifier le patrimoine littéraire en rééditant mais à sa manière des textes anciens que l’éditeur aime à « mosaïquer » en anthologies inventives, cette maison se devait, un jour ou l’autre, de faire bon accueil à ces hôtes des marges que sont les hors-la-loi de tout poil. Elle s’ouvre à eux aujourd’hui en créant une nouvelle collection au nom éloquent – « Les Bandits de la Bibliothèque » – affichant, d’entrée, deux titres : un essai de Michel Ellenberger, Cartouche. Histoire d’un brigand – Un Brigand devant l’Histoire, et la réédition d’un ouvrage publié à la suite d’une retentissante affaire qui défraya la chronique en 1800, le procès des brigands et chauffeurs assassins d’Orgères. Asile des marginaux, cette collection devait se démarquer des autres publications de la maison – le format s’est agrandi, la couverture, à rabats toujours, a viré au blanc-crème mat pelliculé – mais cette rupture visuelle, paradoxalement, s’opère au profit d’un aspect plus banal, si souvent rencontré sur les étals des libraires…
Ces deux ouvrages puisent chacun à une extrémité du XVIIIe siècle – la Régence avec Cartouche, le Directoire et le Consulat pour l’affaire d’Orgères. L’un et l’autre, en quelque sorte, se répondent, chacun incarnant un rapport différent à son objet d’étude : l’essai de Michel Ellenberger pose un regard moderne et distancié, modelé par l’accumulation des connaissances historiques, sur un homme et le phénomène de mythification qui en a affecté l’image tandis que le texte de P. Leclair est un document écrit en direct, au moment même où se déroulent les faits décrits. Mais, assorti d’une préface et d’un avant-propos, il est adroitement mis en perspective par le point de vue actuel ainsi s’exprimé.
Par ces deux livres, La Bibliothèque s’inscrit dans ce mouvement général – et propre sans doute à toutes les sociétés humaines, sous divers visages – qui porte à s’intéresser passionnément aux bandits. Ils sont, par leurs méfaits, les boucs émissaires rêvés de la communauté, propres à cristalliser ses rages et ses ressentiments même si ceux-là ont d’autres raisons que les exactions de ces criminels. Mais, de façon beaucoup plus ambivalente, ils représentent aussi cette part de rébellion nécessaire que chacun porte en soi et que l’on bâillonne la plupart du temps – à ce titre, brigands et assassins, promptement idéalisés, deviennent souvent des héros…
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Cartouche, par Michel Ellenberger
Pour beaucoup, au nom de Cartouche se dessine aussitôt le visage espiègle d’un Jean-Paul Belmondo au plus bondissant de sa forme – le film que Philippe de Broca réalisa en 1962, maintes fois diffusé sur les chaînes de télévision, est dans toutes les mémoires ou presque. Mais Cartouche n’est pas qu’un simple rôle parmi d’autres dans la filmographie de notre Bébel national. C’est un pesonnage historique, un brigand – et non des moindres – qui sévit pendant la Régence. Il y a presque trois siècles de cela. Alors, pourquoi revenir sur cette sombre histoire au bout de tant d’années, s’interroge Michel Ellenberg dans son prologue ? Pour tâcher de distinguer ce qui, dans le parcours criminel de cet homme, a rendu ce dernier si vivace dans l’imaginaire populaire, et a permis à sa légende de perdurer juqu’à nous. Mais pour comprendre la légende, il faut d’abord approcher l’homme réel. Voilà posés les deux temps du livre, en un prologue clair, synthétique et bref – à l’image de l’ouvrage dans son ensemble.
Qui n’est pas une « Vie de Cartouche » dans le sens où Michel Ellenberger passe délibérément sous silence l’enfance et l’adolescence de son personnage – on apprendra néanmoins par le biais d’une étude étymologique de son patronyme qui était son père, et qu’il avait un frère. L’auteur légitime sa démarche en s’appuyant sur une réflexion du capitaine Avery, un héros de Daniel Defoe, et s’empare de Cartouche alors qu’il coupe déjà les bourses en se faufilant dans la foule qui évolue aux alentrours du Pont Neuf.
Avec ses chapitres courts, chacun fermé par les quelques notes appelées dans le texte, le livre ressemble à une série télévisée, déployant l’un après l’autre ses épisodes « à suivre ». Le rythme est serré, discontinu – intense. Qu’il s’attache à l’homme proprement dit ou bien aux faits les plus saillants qui ont marqué sa mythification, Michel Ellenberger recense des traces – événements, images… – et expose des faits. Mais, surtout, il raconte. Et avec quel brio ! À coups de phrases courtes, simples mais riches, au présent de l’indicatif pour la plupart, il ressuscite le Paris de la Régence et tisse autour de Cartouche l’ambiance, le climat de l’époque comme le ferait un romancier ou, mieux, un peintre, installé dans les rues qui croquerait « sur le vif » les scènes auxquelles il assiste.
Ainsi la Régence est-elle brossée en quelques phrases :
La Régence vit sous un régime de précarité institutionnelle ; sa fin est inscrite dans son commencement. Débutée le 12 septembre 1715, son terme est fixé par le calendrier au 16 février 1723, jour des 13 ans révolus du jeune roi (…) D’où l’impétuosité des tentatives de réforme, la fébrilité des actions menées, la lucidité désabusée de ses principaux acteurs.
Si Michel Ellenberger n’édulcore rien des exactions de la bande à Cartouche ni des supplices ou des modes d’exécution alors en vigueur, il lui arrive de teinter d’humour son propos :
Comme le papier monnaie remplace maintenant le numéraire en or, argent ou cuivre, les coupeurs de bourse se font voleurs de portefeuilles. Simple mutation technologique, nécessaire pour progresser dans le sens de l’histoire.
Aimant à piqueter ses phrases d’expressions de l’époque, transcrivant les cris des artisans hélant la pratique, il intensifie ses descriptions ; en y ménageant des jeux de lumière, en leur donnant des couleurs, des parfums, il recrée la vie. Cependant l’historien n’est jamais loin, qui cite ses sources et cumule les témoignages. Et de temps à autre l’observateur du XXIe siècle surgit, le temps de mettre en relation divers éléments, de creuser les reliefs de sa narration par la mise en perspective que seuls autorisent le recul donné par les années écoulées et l’acquisition de nouveaux savoirs. Dans la seconde partie du livre, la tonalité est certes moins pittoresque mais demeure en deçà de l’analyse et de la volonté de démonstration : on reste dans l’exposition de faits, et les commentaires, certes présents, sont, comme dans la première partie, prodigués par touches légères – pertinents mais jamais pesants.
Il clôture son texte par une référence à L’Ombre, un archétype mis en avant par la psychologie analytique de Jung. Quand bien même il n’eût pas convoqué ces ténèbres-là, on aurait déjà établi un lien de similitude entre le « phénomène Cartouche » et, entre autres, ce que les esprits français d’aujourd’hui ont accompli autour de Jacques Mesrine – que l’on a pu voir il y a peu élevé au rang de héros de téléfilm. Et il n’y a pas loin, non plus, de ces mythifications au culte pour le moins dérangeant que l’on voue, outre-Atlantique, aux tueurs en série qui ont leurs clubs d’admirateurs et leurs « articles dérivés » à l’instar de n’importe quel personnage de cinéma, de comics ou de série télévisée.
Au fond, le bandit est comme un saint : il a ses hagiographes, ses restes deviennent reliques, son exécution passe pour son martyre – surtout si elle est rehaussée par la torture et, à cet égard Cartouche est parfait puisqu’il fut roué vif avant d’être décapité – et l’on achève de le béatifier en le transformant en héros de théâtre, film, roman… parfois en lexicalisant son nom.
Le saint patron est le protecteur, l’intercesseur auprès de Dieu – le bandit, lui, en cristallisant les fantasmes sauvages des « hommes rangés », est le gardien de leur « part d’ombre », cette chose innommable qu’ils tâchent de brider, de juguler, d’enfouir pour préserver leur place parmi leurs semblables mais sans laquelle, paradoxalement, ils ne se sentiraient plus tout à fait humains…
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Histoire des brigands, chauffeurs et assassins d’Orgères, par P. Leclair
Voilà le type même de ces ouvrages que Jacques Damade aime tant « fabriquer », non pas cette fois monté pièce à pièce comme le sont les anthologies thématiques figurant au catalogue des éditions de La Bibliothèque mais tout aussi éloigné que celles-ci des classiques rééditions de textes anciens assorties de leur appareil critique.
Cet éditeur qui entretient le patrimoine livresque en sachant dépasser le simple fac simile aussi bien que la banale réédition telle qu’elle se pratique d’ordinaire montre un talent singulier pour transformer des textes anciens et rares en objets d’aujourd’hui tout en les respectant au mieux : d’abord il limite les adaptations textuelles à d’infimes modernisations orthographiques. Ensuite il met un point d’honneur à solliciter des plumes émérites pour que ces textes soient servis avec l’accompagnement le meilleur – avant-propos, préfaces ou annexes sont toujours savoureux, d’un équilibre parfait entre brièveté et densité, et jamais ne noient le texte d’origine.
L’on retrouve avec plaisir tout cela ici : des retouches orthographiques qui gardent intacte l’écriture de l’auteur et sa matière pas toujours mise en forme ; un texte présenté par une préface de Bertrand Galimard Flavigny, qui s’attache aux faits historiques et aux traces qu’ils ont laissées dans les livres, puis par un avant-propos d’Andrea de Lauris qui, lui, s’attardera davantage sur la question de la littérarité du texte, sur ce qui touche au langage, aux formes d’expresssion – et conclut sur de bien poétiques considérations argotiques :
Bien des mots disparaîtront avec les chauffeurs d’Orgères, d’autres déjà repris iront tenter fortune ailleurs, enfin quelques-uns, inventés là, blasonneront de leur étrange vitalité le langage des faubourgs de Paris, des tribus des héros d’Eugène Sue, jusqu’à celui des gangsters américanisés du siècle dernier. Capillarité imprévisible du langage…
Enfin, touche ultime qui achève de suspendre l’ouvrage à la croisée des temps : les notes de P. Leclair, écrites pour l’édition de 1799, et celles ajoutées pour cette édition-ci ont été mêlées en un même ensemble, se distinguant les unes des autres par la seule typographie – italiques pour les notes d’origine, caractères romains pour celles d’aujourd’hui.
Le livre est ainsi résolument actuel – mais la flamme qu’a voulu entretenir P. Leclair en retraçant l’affaire d’Orgères en plein cœur de l’instruction y est singulièrement ardente.
Contrepartie, sans doute, de cette volonté d’écrire « sur le vif » : le manque d’homogéneité du texte de P. Leclair : les premiers chapitres, visant à la description historique et sociologique, sont strictement narratifs, et marqués au sceau d’un ton parfois grandiloquent qui ne néglige ni les apostrophes lyriques, ni les citations latines, ni les puissants rythmes ternaires – L’oisiveté, le dérèglement, les passions de toute espèce, ne firent qu’aggraver leurs besoins.
Ce qui n’empêche nullement le style d’être parfois maladroit – mais la « littérarité » n’est pas le souci principal de P. Leclair : son objectif, clairement posé dans son introduction, est de donner au plus vite à ses lecteurs de justes informations sur une affaire judiciaire en cours. Sa préoccupation est d’abord informative – non point « objective » à proprement parler : l’abondance des épithètes ayant trait à l’abomination et à la terreur dont il use, l’emploi récurrent du terme « horde » pour désigner la troupe des brigands montrent qu’il écrit à des fins d’édification, et qu’il espère vivifier le sens moral de ceux qui le liront. D’ailleurs, dès que le récit parvient à l’évocation de la procédure judiciaire, il tourne à la liste, au catalogue : l’on peut ainsi lire l’énumération des complices dénoncés par le Borgne de Jouy, l’énoncé des délits portés à l’acte d’accusation et des inculpés, à la suite de quoi l’on trouve une collection d’anecdotes, un recensement de quelques victimes,et, enfin, comble de la liste, un « dictionnaire d’argot » – inclus, précise l’auteur, pour (…) présenter spécialement aux cultivateurs le moyen de se garantir d’une infinité de maux, en y faisant attention, et en prenant des mesures promptes contre le brigandage et la scélératesse.
Pour moralisateur qu’il se montre, P. Leclair nourrit, à l’évidence, quelque admiration plus ou moins avouée pour certains de ces brigands, sans quoi il n’aurait pas consacré un chapitre entier aux « anecdotes tragi-comiques » ou à la « moralité de quelques prévenus de la horde » : on trouve dans ces pages de savoureuses reparties scrupuleusement citées – celle du Borgne de Jouy, répondant au gendarme à qui il vient de subtiliser de l’argent « Eh bien oui, c’est moi qui vous ai volé ; si c’eût été d’autres, je ne l’aurais pas fait ; mais vous vous saviez que j’étais un voleur, vous deviez y prendre garde, tant pis pour vous » est particulièrement délectable… ainsi que le récit des circonstances de l’ultime évasion du Beau François où l’on devine, sous-jacent, un indéniable respect pour l’ingéniosité de ce diable d’homme.
Et l’on voit ainsi que même un collaborateur à l’instruction de ce fameux procès, tout rangé qu’il soit du côté des victimes et de la préservation de l’ordre, des personnes et des biens, a aussi, dans l’âme, cette petite zone flottante que la rigueur morale ne rigidifie pas, par où se faufilent les sentiments troubles et pas forcément négatifs qu’inspirent les hors-la-loi.
isabelle roche
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Michel Ellenberger, Cartouche. Histoire d’un brigand – Un Brigand devant l’Histoire, La Bibliothèque coll. « Les Bandits de La Bibliothèque », octobre 2006, 185 p. – 18,00 €.