Claudine Le Blanc, Histoire de la littérature de l’Inde moderne, le roman XIX-XXe siècle
Cet ouvrage synthétique et clair présentant la littérature de l’Inde moderne est le premier à paraître sur le sujet en langue française
D’après l’écrivain Pico Iyer, né à Oxford de parents indiens, le roman indien représente aujourd’hui le meilleur du roman anglais. Cette citation extraite de la conclusion de l’ouvrage de Claudine Le Blanc semble se confirmer : le prestigieux Man Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt) vient d’être décerné à Kiren Desai, une jeune auteure indienne pour son roman The inheritance of loss. L’attribution de ce prix est le signe de la vitalité de la littérature indienne anglophone qui parvient à s’imposer au monde.
L’ouvrage que Claudine Le Blanc vient de publier nous explique l’importance du roman indien sur la scène littéraire internationale. Cette universitaire s’était intéressée auparavant, dans un ouvrage plus pointu, à la littérature orale indienne des basses castes de la région du Karnataka (Une littérature en archipel : la tradition orale de la Bataille de Piriyapattana au Karnataka, Inde du Sud, Librairie Honoré Champion, 2005 ). Ici, l’auteur a accepté de relever un défi d’un autre ordre : faire tenir en une centaine de pages une présentation de l’histoire de la littérature de l’Inde moderne. Elle comble ainsi une lacune d’importance puisqu’il n’existait encore aucune synthèse sur ce sujet en langue française. Reste que vouloir présenter de manière synthétique la littérature moderne d’un pays dont la population dépasse aujourd’hui le milliard d’habitants, où coexistent officiellement 22 langues différentes, demeure une entreprise difficile – que Claudine Le Blanc surmonte fort bien : elle a réussi à rédiger un ouvrage clair, accessible, documenté et bien référencé.
La littérature indienne est encore très mal connue en occident, et particulièrement celle écrite dans les langues vernaculaires. L’auteur, même s’il reconnaît et explique l’importance des grands auteurs indiens connus et cosmopolites comme Tagore (Prix Nobel en 1913), Salman Rushdie ou encore Arundhati Roy, accorde une place de choix à cette littérature vernaculaire, foisonnante, complexe et originale.
La richesse littéraire de l’Inde s’explique par une tension insoluble et fertile initiée dans cette région du monde par la colonisation. En effet, la diffusion de l’anglais, nouvelle langue conquérante, à partir du XVIe siècle a introduit dans son sillage de nouvelles formes d’expression, comme le roman (the novel). L’histoire de la littérature indienne devient l’histoire d’une appropriation formelle. Au développement d’un nouveau groupe social, celui des cadres de l’autorité coloniale, formé dans la langue et aux usages de la puissance britannique, correspond l’émergence d’une littérature indienne anglophone. Le roman indo-anglais représente ainsi une forme d’hybridation culturelle.
Cette notion d’hybridité est au cœur de l’histoire de la littérature de l’Inde moderne, profondément marquée par la revendication d’une identité propre, exprimée parfois avec des formes occidentales puis par l’épreuve douloureuse et tragique de la séparation indo-pakistanaise. Dans ce cadre-là, la figure tutélaire de Salman Rushdie paraît essentielle : cet homme à la triple identité, né en Inde, formé en Grande-Bretagne et dont les parents ont émigré au Pakistan, admettait récemment ne pas pouvoir écrire en ourdou pour ne pas choquer sa mère. Il se joue des questions identitaires, les transfigure pour atteindre l’universel et peut dire :
Je crois que nous sommes en situation de conquérir la littérature anglaise.
Aussi les lieux de la création littéraire indienne ne se sont pas uniquement en Inde ; ils sont aussi à Londres ou New York. La littérature indienne forme un réseau mondial et Kiren Desai, qui vit en partie chez son père à New Delhi, a écrit son livre chez sa mère, à Cold Spring.
Claudine Le Blanc parvient à présenter en quelques pages une histoire de la littérature de l’Inde moderne et à montrer comment la création littéraire s’inscrit dans des formes sociales complexes, nées du contact brutal entre des mondes culturels et linguistiques différents, entraînant par là de fécondes réflexions qui se situent entre tradition et modernité, entre ouverture au monde et repli sur soi.
camille aranyossy
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Claudine Le Blanc, Histoire de la littérature de l’Inde moderne, le roman XIX-XXe siècle, Ellipses Marketing, mai 2006. 142 p. – 9,00 €. |
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