Michel Canesi et Jamil Rahmani, Le Syndrome de Lazare
Un roman dense, servi par les connaissances médicales et artistiques des auteurs mêlées d’une sensibilité tout en pudeur
Me revient en mémoire la Résurrection de Lazare du Caravage… encore lui… il éclaire ma vie obscure à travers les siècles…
Diane
En ces quelques mots pourrait être résumée la vie de Diane, journaliste d’art, qui a épousé Peter, un brillant styliste allemand. Un couple de prime abord heureux, soudé, uni par l’art comme par les sentiments que rien ne semblait pouvoir détruire. Une vie sociale accomplie, une vie professionnelle remplie de succès, une vie personnelle placée sous les meilleurs auspices. Une vie dont beaucoup se seraient contentés, mais pas Peter !
Peter est bisexuel. Au hasard d’une rencontre, il tombe éperdument amoureux de Fabio, un écrivain italien particulièrement séduisant et au charme destructeur. C’en est trop pour Diane : si elle accepte un temps de partager le corps de son mari, elle refuse de prêter son cœur à un autre. Débute alors pour l’un et l’autre un long voyage empreint de doutes, de liaisons tumultueuses, de routes sinueuses qui toutes mènent au point de départ : Diane et Peter. Jusqu’au jour où Peter décède du SIDA… Diane entame alors un nouveau voyage, seule, qui la plonge dans ses souvenirs, au fil des mémoires de Peter qu’il a pris soin de marquer sur papier glacé tout au long de ces années.
Le lecteur suit ainsi entre deux retours à la vie présente le long parcours semé d’embûches qu’empruntèrent Peter et Fabio d’un côté, Diane et son nouveau mari, Hubert, de l’autre. Diane a ainsi choisi de s’enfermer dans une vie monotone, réglée comme du papier millimétré et sans remous ni surprise avec Hubert, tout le contraire de Peter. Après la mort de Peter, elle décide alors de retourner dans leur ancien appartement pour faire le tri dans son passé. Lassée par sa vie sans tumulte aucun, elle se laisse alors emporter par le journal de Peter et nous emmène avec elle sur les routes d’Italie, à Rome, à Paris… là où Peter et Fabio vécurent avant que le SIDA ne se mette en travers de leur chemin.
À travers du journal de Peter, c’est à un véritable voyage qu’est convié le lecteur. Loin d’être passifs, nous voilà nous aussi plongés au cœur de ce périple qui ne manque pas de troubler chacun d’entre nous. Le journal, qui confère au roman un rythme permanent, révèle jour après jour l’empreinte indélébile laissée par le SIDA à toute une génération au début des années 90 sans mélodramatiser le propos, ni tirer sur la corde sensible. Directement, sans détour mais simplement, les auteurs, tous les deux médecins, décrivent de manière très réaliste la détresse physique et morale du malade, de plus en plus seul suite à la mort de nombreux amis, partis avant lui du même mal, le désarroi du corps médical face à une maladie qu’ils ne comprennent pas ni ne contrôlent, et la douleur des rares amis qui restent, jusqu’à la fin pour accompagner.
Michel Canesi, dermatologue, et Jamil Rahmani, anesthésiste, confrontés eux-mêmes aux premiers ravages du SIDA à Paris, ont su mêler avec brio leurs connaissances artistiques et leurs références littéraires à leur savoir médical pour offrir une vision à la fois réaliste mais nullement larmoyante de la maladie et du traumatisme qu’elle a entraîné à cette époque, tout en mettant en relief le côté humain, voire humaniste, de ceux qui ont dû la côtoyer de près ou de loin. Avec l’œuvre du Caravage comme toile de fond, Le syndrome de Lazare se veut autant une peinture de la société au moment de l’émergence du virus qu’une histoire d’amour contrariée et brisée entre deux êtres en plein tourment. Comme dans le film d’André Téchiné, Les Témoins, qui s’inspire de cet ouvrage, le lecteur se fait ici le vrai témoin de ce drame contemporain dont nul ne sortira complètement indemne.
v. cherrier
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Michel Canesi et Jamil Rahmani, Le Syndrome de Lazare, Editions du Rocher, novembre 2006, 266 p. – 18,00 €. |
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