Michel Bourçon, Jean Rustin, la vie échouée

Michel Bourçon, Jean Rustin, la vie échouée

Les images sourdes de Jean Rustin

A la radicalité de la peinture de Rustin répond celle de la poésie de Michel Bourçon. Il ne s’embarrasse pas d’artifices et montre ou dit l’œuvre picturale telle qu’elle est et ses personnages « font face depuis des espaces désolés où parfois seuls, une chaise, un lit, se découpent sur cette tristesse soutenant le corps échoué d’une femme au sexe béant, celui d’un homme assis, queue en main ». On est loin pourtant de l’exultation des sens. Les narrations plastiques sont terribles là où des couleurs ils ne restent que des ombres aux douteuses évidences dans l’apparente absence de réaction aux dynamiques du réel.
La peinture parle de l’antichambre de la mort, là où la beauté troublée d’un « mal vu » (Beckett) parle le silence et brouille l’image afin qu’elle se retourne contre elle-même. Bourçon souligne combien dans une telle œuvre subsistent l’amorphie, l’inanité, le « blank » de l’anglais : à savoir cette couleur particulière, sorte d’ombre étrange entre le brouillard, la transparence, le blanc et le gris. Surgit l’esquisse du néant au moment où ce qui reste d’énergie se perd, se dilue dans une extrême limite. La peinture ne semble plus capable de demeurer formatrice ou conductrice tant son niveau est bas dans le pétrissage et le métissage de l’ombre. Mais cette dynamique du creux porte l’image à la valeur d’aura et donne à l’œuvre sa paradoxale puissance.

« Les corps se défont, montrent leur enfermements dans une solitude masturbatoire » ajoute Bourçon qui voit là un « viol des yeux » mais aussi une confrontation avec l’innommable. Elle rend pour beaucoup l’œuvre insupportable. Mais c’est là tout son prix. Elle prouve que la peinture figurative est loin d’être morte : elle a son mot à dire. L’absence de vue est programmée afin de créer une errance nécessaire. Rustin en a donc fini avec la trahison ou le mensonge de l’exhibition de seuls temps forts. L’artiste se refuse à expulser le « temps mort ». Il insiste même sur ce seul temps qui donne pourtant à la peinture toute sa force.
Une émotion nouvelle surgit là où il n’y a que dissolution mais en même temps mise en scène de l’ombre. Bourçon, par la brièveté de ses textes en adéquation avec l’univers pictural, met ce dernier à nu. Au moment où de partout (et de nulle part) le monde submerge d’images, avec Rustin le regardeur est à la fois isolé et fasciné au sein d’une présence en creux où il n’y a plus d’individualisation mais seulement une évocation de désintégration de l’être.

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jean-paul gavard-perret

Michel Bourçon, Jean Rustin, la vie échouée, Editions La tête à l’envers, Crux la Ville, 2015, 48 p. – 26,00 €.

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