« Même quand » ou le dynamisme de Christophe Lamiot Enos : entretien avec l’auteur (Sept lettres de Crète)

« Même quand » ou le dynamisme de Christophe Lamiot Enos : entretien avec l’auteur (Sept lettres de Crète)

Entretien  avec l’auteur de Sept lettres de Crète (https://www.lelitteraire.com/?p=23217) :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’envie de matin, me fait descendre (de la mezzanine), plutôt que me lever.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils se rapprochent, par la présence de ma fille, par le travail en écriture que j’ai entrepris voici une quarantaine d’années déjà. L’enfance est matin.

A quoi avez-vous renoncé ?
A la course à pied, à de nombreuses activités physiques du fait de mon handicap, à plusieurs formes d’écriture rhétorique, de celles qui visent à convaincre, telles celles de l’article universitaire, de toute variété de thèse, celles du commentaire en général, à l’ensemble de ce qui me semble vain, pour ce qui me concerne. Mais est-ce exactement « renoncer » que suivre principalement ou en priorité ce qui fait avancer ? N’est-ce pas plutôt se mieux connaître et déterminer ? J’ai aussi renoncé à plusieurs richesses matérielles ou attitudes de vie qui m’apparaissent procrastination.

D’où venez-vous ?
De rencontres. Stockées dans la mémoire culturelle de notre humanité. Dans les langues, en particulier. De celles qui constituent chacun d’entre nous. Moi, elles m’apparaissent Images. J’appartiens à ces Images.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Cultiver les Images que je reçois, par la musique. Entendre les Images. Voir les sons. Porter un inconnu en moi, du fait de mon accident et de son amnésie consécutive, peut m’avoir mis sur cette voie. Mais un inconnu à ne pas lâcher, à ne cesser de chercher à éclairer à nouveau, pour l’éclaircir, encore et toujours.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Rimer. Oui, chaque jour. Faire retour. Entendre le présent comme passé aussi, soit le passé dans le présent. Me ressouvenir. Me retrouver où j’ai été. Où nous avons tous été. Où nous serons. Où nous sommes.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains ?
Ce que signifie pour moi « être écrivain » : non pas seulement le résultat d’une ambition, d’un choix de vie, d’une obsession, voire d’une faiblesse, mais l’activité allant de soi d’un être humain voué à raconter, à se raconter, à transmettre ses observations, un certain vécu, des sensations, des sentiments, leur évolution, à musiquer cela, le faire chanter, sans plus, sans effets spéciaux.
Rêver. Croire en l’écrivain en chacun de nous. Ce qui me distingue des autres écrivains : un sentiment peut-être plus fort, chez moi, de l’urgence de ce geste (lire, raconter, écrire, malgré les difficultés de toutes sortes, les incompréhensions diverses et variées, soit être au monde en tant qu’écrivain, c’est-à-dire revendiquer une certaine forme de liberté en actes) qu’est l’écriture. Et peut-être encore plus particulièrement : faire valoir cet entretien tout singulier, qu’un individu tisse petit à petit avec le monde à son entour, par l’intermédiaire des mots, relais entre une expérience spécifique, irremplaçable, unique pour tout dire et hors langage aussi, entre cette expérience donc et ses projections de partage et d’avenir.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Il s’agit de celle d’une tasse à thé, appelée « déjeuner », aussi, large, haute, volumineuse, colorée par de petits carrés juxtaposés, à la façon d’une macédoine de légumes coupés en fins morceaux. Elle remonte à un rêve que j’ai fait, dans mon enfance. Premier rêve dont je me souvienne aujourd’hui. Autre « premier » rêve (selon une autre interprétation de « premier ») : plusieurs visites faites dans une installation, la nuit, nabatéenne, autour d’une maison, autour d’un bassin aussi où écouter chanter une femme, assise au bord du bassin, les pieds vers l’eau.

Et votre première lecture ?
Si « première » ici signifie « primordiale », de même que jamais terminée, j’aimerais mettre en avant (en peu de mots, sinon la liste serait longue) les albums du Père Castor de mon enfance, pour commencer, véritable trésor de lecture, à savoir de surprises, d’interrogations, de rêveries, d’émerveillements, de même que, pour le domaine anglo-américain, les livres signés du Dr Seuss, dont The Cat in the Hat bien sûr ; quant au domaine britannique, je n’oublie pas non plus les nursery rhymes, ni les compositions d’Edward Lear.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Pour ensuite tenter de dire avec des mots ce qu’elles me disent, j’écoute principalement de grands classiques, tels que Dvorak et Janacek, récemment, après Bach, Chopin, Debussy, Ravel, Gershwin, Schumann, Glass, souvent du piano ou des pièces incluant des chants, choraux ou non. Je prends autant de plaisir à écouter le chant d’un oiseau ou les cris d’un animal, comme ceux enregistrés par Bernie Krause, spécialisé en bio-phonie, ou ceux perceptibles aux abords d’un square, le matin. Ces chants, ces cris nous parlent, il s’agit donc de les écouter, oui.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Celui que j’ai choisi pour publication dans la collection « To » que j’ai créée en 2014 aux presses universitaires de Rouen et du Havre, presses dirigées par François Bessire. Aimer relire ce livre (à venir) : voici un des critères principaux de mon choix de tel ou tel manuscrit. Passer l’année à lire et relire ce qui va devenir « livre », l’est déjà en un sens et pas tout à fait encore en un autre, passer l’année vers ce « livre », en faire une re-lecture, au sens de « lecture sur-marquée », lecture particulière, privilégiée, parce que comme en avant de nous. Editer : choisir des livres aimés pour leur re-lecture.

Quel film vous fait pleurer ?
Puisque je me sens en situation de perte (par rapport à une intégrité ordinaire), tous les scénarios de retrouvailles, allégoriques au moins en un sens de la cessation de cette perte, de sa résolution heureuse, me font pleurer. Ce qui fait beaucoup. J’évite d’aller trop souvent au cinéma. J’ai d’autres activités particulièrement chronophages.

Quand vous vous regardez dans un miroir, qui voyez-vous ?
Une personne déterminée.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
J’écris pour tous. Mon travail éditorial s’adresse à tous, sans exception. Il ne s’agit pas d’oser ou ne pas oser, vers tel ou tel, mais de choisir ce qui, dans l’univers du possible langagier, mérite le temps passé à écrire et l’énergie ainsi dépensée. Au sens de tel ou tel ouvrage, plutôt que tel autre.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Mon cinquième récit en poèmes, publié cette année 2016 dans la collection Poésie dirigée par Yves di Manno chez Flammarion, porte pour titre un nom de ville (ou lieu) de telle sorte.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Parmi les écrivains et pour la simple raison qu’ils s’inscrivent désormais dans mes travaux d’édition : Alice Notley, Anne Talvaz, Laynie Browne, Lee Ann Browne, Stéphane Bouquet, Amy Hollowell, Anne-Laure Tissut, Jerome Rothenberg, Hank Lazer, Emmanuel Moses, Norman Fisher, Sophie Loizeau, Lily Robert-Foley, d’autres encore et à venir. Le travail d’édition en poésie crée des liens forts, sans doute à cause de la difficulté aujourd’hui à dégager du temps et rassembler des énergies autour d’une pratique somme toute vouée au très confidentiel, du moins sur le court terme. La poésie ne bénéficie pas des campagnes de publicité entourant le roman, par exemple. Parce que la poésie ne figure pas non plus à la télévision (et de moins en moins à la radio), elle ne peut aujourd’hui regrouper que difficilement.
Parmi les artistes (dans d’autres disciplines artistiques) : danseurs et danseuses me touchent beaucoup, notamment dans le domaine de la danse contemporaine.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Une offre de mécénat à pérenniser pour la collection « To » ? Non. Les mots que je vais recevoir. Les marques de sympathie de mes proches.

Que défendez-vous ?
Je défends une activité humaine capable de construire un monde où les énergies ne sont plus dispersées pour des affaires, en gros et pour aller vite, de pouvoir matériel, basé sur la violence physique, mais se regroupent autour de pratiques visant un mieux-être global, du corps et de l’esprit (des corps et des esprits). Cette activité humaine : une écriture entre récit et musique (soit : la poésie).

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
Entendre en telle formule « l’Amour » (avec article défini et majuscule), autre chose aussi, que ce qui pourrait s’y entendre sans plus y penser. Mais demeure tout de même un indépassable, partie intégrante de nos existences.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
« Oui ». Voici un mot important. L’assentiment est une composante inéluctable de nos existences. Allen affirme l’importance d’un assentiment, de l’assentiment,

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
« Comment allez-vous ? »
C’est une question commune, qui, comme toutes les questions communes, véhicule plus d’importance que son utilisation quotidienne donne à toucher. Utilisation quotidienne en faisant oublier la profondeur. C’est en se demandant comment aller, comment continuer, poursuivre, se projeter dans l’avenir, que commence l’écriture au sens d’activité d’observation et d’action sur et dans notre monde. Substituer une perspective dynamique à une perspective statique, voici l’importance de la question « comment allez-vous ? ».

entretien réalisé par par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le20 août 2016.

« Christophe Lamiot Enos, né le 18/12/62 à Beaumont-le-Roger, vit son enfance et son adolescence à Pont-Audemer et habite aujourd’hui à Paris après quatorze années passées aux Etats-Unis d’Amérique à enseigner la littérature française. Le 1er janvier 1981, il est victime d’un gravissime accident automobile qui lui impose aujourd’hui un statut de handicapé et une rigoureuse discipline d’écriture et de recherche en sciences humaines. Deux essais parus en 1997 et 1999 (Eau sur eau, Rodopi, Amsterdam ; Littérature et hôpital, Sciences en Situation, Paris) annoncent plusieurs récits en poèmes, dont en 2000, 2003, 2006, 2010 et 2016 Des pommes et des oranges, Sitôt Elke, Albany, 1985-1981et Viges (Flammarion, Paris), récits dans lesquels, déjà, l’anglais et le français se mêlent. D’autres récits encore, chez Contre-Allées, Passage d’encres, Rehauts ou l’Amandier balisent aussi son parcours. En 2013 paraît au Royaume-Uni un ouvrage tout en anglais, The Sun Brings (Corrupt Press).
L’écriture de Christophe Lamiot Enos a retenu l’attention des commentateurs pour, entre autres, son souci du détail, l’élaboration formelle, la musicalité et le travail sur la mémoire. Père de deux enfants, il occupe un poste de maître de conférences à l’université de Rouen, pour laquelle il a créé et maintenant dirige une collection de poésie américaine contemporaine aux Presses Universitaires de Rouen et du Havre, intitulée « To ». Il fait partie du laboratoire « ERIAC » en tant qu’écrivain et américaniste et collabore régulièrement à plusieurs revues. Ses travaux paraissent dans des anthologies, tant en France qu’à l’étranger. »

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